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Maroc : irriguer face à six années de sécheresse

Le Maroc traverse une séquence hydrique qui dépasse désormais le simple accident climatique. Depuis 2018, les précipitations irrégulières, la hausse des températures et l’évaporation accélérée ont réduit les réserves des barrages, fragilisé les nappes souterraines et bouleversé les calendriers agricoles. Dans plusieurs régions, la campagne céréalière dépend largement des pluies, tandis que les cultures irriguées restent au cœur de la stratégie alimentaire et exportatrice du royaume.

Le plan d’irrigation massive s’inscrit dans cette tension. Il vise à sécuriser les périmètres agricoles, à moderniser les réseaux et à mobiliser de nouvelles ressources, de la réutilisation des eaux usées au dessalement de l’eau de mer. Le Maroc : le plan d’irrigation massive face à six années de sécheresse ininterrompue résume une équation complexe : produire davantage avec une ressource qui se raréfie.

Cette politique concerne l’agriculture, mais ses effets touchent aussi les prix, l’emploi rural, les revenus des exploitants et l’aménagement du territoire. Elle engage également un choix de société : faut-il continuer à étendre les superficies irriguées ou concentrer les moyens sur une agriculture moins consommatrice d’eau et mieux adaptée au climat futur ?

Une sécheresse devenue structurelle

La succession des années sèches a transformé la gestion de l’eau en priorité nationale. Les déficits pluviométriques ne se répartissent pas uniformément : le nord-ouest, les plaines atlantiques, le centre et les zones présahariennes connaissent des situations différentes. Toutefois, la baisse globale des apports aux barrages et le recul des débits des cours d’eau ont un effet commun : l’eau disponible pour les villes, l’industrie et les exploitations agricoles devient plus difficile à garantir.

Le changement climatique accentue cette pression. Une pluie intense peut provoquer du ruissellement et des inondations sans reconstituer efficacement une nappe ou un barrage. À l’inverse, une longue période chaude accroît les besoins des plantes et les pertes par évaporation. La question n’est donc pas seulement de recevoir davantage de pluie, mais de capter, stocker et utiliser chaque mètre cube au moment approprié.

L’agriculture absorbe une part dominante des prélèvements d’eau du pays. Les cultures irriguées offrent des rendements plus réguliers, soutiennent les filières maraîchères et fruitières et alimentent les exportations. Elles peuvent aussi accentuer la pression sur les ressources lorsque les pompages dépassent la recharge naturelle des nappes.

Le pari d’une irrigation modernisée

La stratégie marocaine s’appuie sur plusieurs programmes engagés avant la crise actuelle. Le Programme national d’économie d’eau en irrigation a encouragé le remplacement de l’irrigation gravitaire par des systèmes localisés, en particulier le goutte-à-goutte. Cette technique apporte l’eau au plus près des racines et peut réduire les pertes dans les canaux et les parcelles. Elle exige cependant un investissement initial, une maintenance régulière et une bonne maîtrise du dosage.

Le programme Génération Green 2020-2030 prolonge cette orientation en misant sur la valeur ajoutée agricole, l’organisation des filières et la résilience des exploitations. La modernisation des périmètres collectifs doit permettre de mieux contrôler les volumes distribués. Des aides publiques facilitent l’équipement de certaines exploitations, mais l’accès au financement demeure plus difficile pour les petits producteurs et les agriculteurs éloignés des grands réseaux.

La politique de l’eau possède donc une dimension économique majeure. Les choix d’investissement, les coûts énergétiques du pompage et du dessalement, ainsi que la rentabilité des filières exportatrices sont suivis de près par les acteurs de l’économie marocaine. Une irrigation efficace ne se mesure pas uniquement au nombre d’hectares équipés : elle se juge aussi à la valeur créée par mètre cube et à la capacité des agriculteurs à supporter les années défavorables.

Barrages, transferts et dessalement

Le royaume accélère la construction et la réhabilitation de barrages afin de renforcer le stockage et de mieux répartir l’eau entre bassins. Les interconnexions entre bassins hydrauliques doivent permettre d’orienter une partie des ressources vers les zones les plus exposées. Cette logique de transfert peut réduire les écarts régionaux, mais elle nécessite de lourds travaux, des installations énergivores et une gouvernance précise des volumes disponibles.

Le dessalement constitue l’autre pilier de la réponse. Plusieurs stations alimentent déjà des villes côtières et des zones agricoles, notamment dans le sud et autour d’Agadir. L’objectif est de libérer progressivement les eaux conventionnelles pour l’alimentation humaine et de sécuriser certains périmètres agricoles à forte valeur ajoutée. Le Maroc dispose d’un potentiel important grâce à sa façade atlantique, mais l’eau dessalée reste coûteuse, en particulier lorsque les prix de l’énergie augmentent.

L’enjeu environnemental ne disparaît pas avec la technologie. Les rejets de saumure doivent être surveillés, tandis que les usines ont intérêt à fonctionner avec des énergies renouvelables pour limiter leur empreinte carbone. Le recours aux eaux usées traitées peut compléter ce dispositif pour l’arrosage des espaces verts, certaines cultures et les usages industriels, à condition de garantir un contrôle sanitaire strict.

Solution Apport principal Limite à surveiller Condition de réussite
Goutte-à-goutte Réduction des pertes à la parcelle Coût, entretien et risque de sur-irrigation Formation et comptage des volumes
Barrages Stockage des eaux de pluie et régulation saisonnière Evaporation et remplissage incertain Gestion par bassin et maintenance
Transferts d’eau Soutien aux régions déficitaires Coût des infrastructures et conflits d’usage Arbitrage transparent entre territoires
Dessalement Ressource indépendante des pluies Forte consommation d’énergie et saumure Électricité renouvelable et contrôle environnemental
Eaux usées traitées Nouvelle ressource pour certains usages Exigences sanitaires et acceptabilité Normes strictes et suivi permanent

Le goutte-à-goutte ne suffit pas

La modernisation technique peut améliorer l’efficience sans réduire automatiquement la consommation totale. Lorsqu’un agriculteur économise de l’eau sur une parcelle, il peut être tenté d’agrandir la superficie cultivée ou de choisir une plante plus rentable mais plus exigeante. L’économie réalisée localement ne devient alors pas forcément une économie à l’échelle du bassin.

Ce phénomène, souvent qualifié d’effet rebond, impose de compléter l’équipement par des règles de prélèvement. Les compteurs, les autorisations de pompage et le suivi des nappes doivent être opérationnels. Sans contrôle, les forages individuels peuvent continuer à épuiser les réserves, même dans les régions où les réseaux collectifs ont été modernisés.

Le choix des cultures est tout aussi déterminant. Les agrumes, les fruits rouges, les pastèques et certaines productions maraîchères peuvent générer des revenus élevés, mais leur demande hydrique varie fortement. Une politique cohérente doit distinguer les filières stratégiques, les produits destinés au marché intérieur et les cultures qui aggravent la pression sur des nappes déjà déficitaires.

Les territoires ruraux face aux arbitrages

La sécheresse affecte d’abord les agriculteurs qui dépendent des précipitations. La baisse des rendements céréaliers réduit les revenus, tandis que l’achat d’aliments pour le bétail augmente les charges des éleveurs. Dans les zones rurales, cette fragilité peut accélérer l’exode vers les villes et renforcer les inégalités entre exploitations équipées et petites fermes familiales.

Les investissements hydrauliques peuvent soutenir l’emploi et stabiliser des bassins de production. Ils peuvent aussi créer une concurrence entre usages. L’eau destinée à l’irrigation doit être mise en balance avec l’approvisionnement des ménages, les besoins des entreprises, la préservation des écosystèmes et le maintien des activités touristiques. Ces arbitrages gagneront à être expliqués publiquement, avec des données accessibles sur les volumes prélevés et les ressources restantes.

La pression concerne jusqu’aux activités sportives et aux équipements collectifs. Les terrains de golf, les complexes hôteliers et les stades doivent réduire leur consommation dans les zones tendues, tandis que les manifestations et les infrastructures continuent de jouer un rôle important dans l’attractivité des territoires. Les enjeux sportifs s’inscrivent ainsi dans la même discussion sur la sobriété hydrique et l’usage responsable des espaces publics.

Vers une agriculture adaptée au climat

La réponse ne peut pas reposer uniquement sur de grands ouvrages. Elle doit associer des semences plus résistantes, des calendriers de plantation adaptés, la restauration des sols et des pratiques qui favorisent l’infiltration de l’eau. L’agroécologie, l’agroforesterie et la couverture végétale peuvent limiter l’érosion et conserver davantage d’humidité, même si leur adoption demande du temps et un accompagnement technique.

La réutilisation des eaux usées traitées offre une piste intéressante pour les cultures non alimentaires, l’arboriculture sous conditions contrôlées et l’entretien des espaces verts. Elle doit toutefois respecter des normes précises sur les métaux lourds, les agents pathogènes et la salinité. La confiance des consommateurs et des agriculteurs dépendra de la transparence des contrôles.

La gouvernance des nappes représente un autre chantier essentiel. Les contrats de nappe, les associations d’usagers et les autorités hydrauliques doivent disposer de moyens réels pour mesurer les prélèvements et faire respecter les restrictions. Une gestion locale peut mieux tenir compte des réalités agricoles, à condition de s’inscrire dans une planification nationale cohérente.

Des priorités pour sécuriser l’avenir

Le plan d’irrigation gagnera en efficacité s’il associe infrastructure, sobriété et justice territoriale. Les financements publics ne doivent pas favoriser uniquement les grandes exploitations ou les cultures d’exportation. Ils peuvent aussi soutenir les coopératives, les petits producteurs et les territoires où l’irrigation contribue directement à la sécurité alimentaire locale.

Les prochaines années exigeront des indicateurs plus complets que la seule superficie équipée. Le volume d’eau économisé, la recharge des nappes, la productivité par mètre cube, les revenus agricoles et la qualité des sols devraient être suivis ensemble. Cette approche permettrait de distinguer une véritable résilience d’une simple augmentation de la capacité technique.

Les décisions prioritaires sont les suivantes :

Le Maroc dispose d’une expérience importante en matière de barrages, d’irrigation localisée et de planification agricole. Cette capacité doit maintenant être réorientée vers un modèle qui accepte la rareté comme une donnée durable. La réussite dépendra de la coordination entre l’État, les collectivités, les agriculteurs, les chercheurs et les usagers de l’eau.

Le véritable défi ne consiste pas à mobiliser toujours plus de ressources, mais à préserver l’équilibre entre production et renouvellement naturel. Si les infrastructures apportent une sécurité immédiate, seules la sobriété, la transparence et l’adaptation des cultures peuvent garantir cette sécurité sur plusieurs décennies.

Africa Sunu continuera de suivre les décisions hydrauliques, leurs conséquences sur les campagnes et les innovations qui transforment les territoires africains. Retrouvez nos analyses économiques, nos reportages et nos programmes sur Africa Sunu TV pour comprendre les choix qui façonneront l’agriculture marocaine face au climat qui change.