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En Tanzanie, les sciences humaines face au virage technologique

La réorganisation de plusieurs formations universitaires en Tanzanie relance un débat national sur la place des sciences humaines. Dans certains établissements, des départements sont fusionnés, suspendus ou progressivement vidés de leurs moyens au profit des filières scientifiques, technologiques et professionnelles. Présentée comme une réponse aux besoins du marché de l’emploi, cette orientation transforme en profondeur le paysage de l’enseignement supérieur.

La formule « les universités tanzaniennes ferment leurs départements de sciences humaines » mérite toutefois d’être précisée. Il ne s’agit pas nécessairement d’une fermeture générale et simultanée de toutes les disciplines comme l’histoire, la philosophie, la littérature, la sociologie ou les langues. Le phénomène prend plutôt la forme de restructurations, de réductions d’effectifs, de changements de programmes et d’une baisse de priorité accordée aux humanités.

Cette évolution concerne un pays dont la population étudiante augmente rapidement et dont les autorités souhaitent accélérer la transformation économique. La Tanzanie mise sur les infrastructures, l’industrie, le numérique, l’énergie, l’agriculture moderne et les compétences techniques. La question est de savoir si cette ambition peut être durable sans chercheurs, enseignants, journalistes, juristes et responsables publics formés à comprendre les sociétés.

Une réorientation qui dépasse les campus

Le débat s’inscrit dans une politique plus large de modernisation de l’enseignement supérieur. Les universités sont invitées à proposer des cursus directement liés à l’employabilité, à l’innovation et aux secteurs considérés comme stratégiques. Les formations qui débouchent sur des métiers clairement identifiés bénéficient souvent d’investissements prioritaires, tandis que les disciplines dont les résultats sont moins immédiatement mesurables doivent justifier leur utilité.

La pression financière joue également un rôle. Former un étudiant en ingénierie, en médecine ou en informatique exige des laboratoires, des équipements et des partenariats, mais ces domaines peuvent aussi attirer des financements publics et privés. Dans plusieurs établissements africains, les sciences humaines souffrent plutôt de bibliothèques insuffisantes, de recrutements limités et d’un accès réduit aux ressources numériques. Une restructuration administrative peut alors être présentée comme une mesure d’efficacité.

Les responsables universitaires défendent parfois la fusion de départements pour éviter la duplication des cours et réduire les coûts. Une faculté de lettres peut être rapprochée des sciences sociales, ou un programme de langues intégré à une école de communication. Sur le papier, cette organisation peut favoriser les échanges. Elle devient préoccupante lorsque la fusion s’accompagne de suppressions de postes, de la disparition de diplômes spécialisés ou d’une réduction durable de la recherche.

Pourquoi les humanités sont-elles fragilisées ?

Les sciences humaines sont souvent évaluées à partir d’indicateurs économiques immédiats. Le nombre d’emplois disponibles à la sortie, le niveau des salaires ou la capacité à attirer des entreprises deviennent les critères principaux. Or, une formation en histoire, en anthropologie ou en philosophie ne mène pas toujours à une profession unique. Elle développe des compétences transférables : analyse de documents, expression écrite, raisonnement critique, compréhension des institutions et interprétation des conflits sociaux.

Cette invisibilité statistique nourrit l’idée que ces filières produisent des diplômés sans débouchés. Le problème tient aussi à l’absence de politiques d’insertion adaptées. Un diplômé en sociologie peut travailler dans l’évaluation de projets, les enquêtes sociales, les collectivités territoriales ou les organisations internationales, mais encore faut-il que ces passerelles soient présentées, financées et reconnues par les employeurs.

La demande de compétences techniques est légitime. La Tanzanie doit former des spécialistes capables de construire des réseaux électriques, de gérer des données, d’améliorer la productivité agricole et de développer des services numériques. Mais la technologie ne fonctionne jamais dans un vide social. Les infrastructures déplacent des populations, les plateformes transforment les pratiques culturelles et les politiques publiques produisent des effets différents selon les régions et les groupes sociaux.

Les sciences humaines permettent précisément d’anticiper ces conséquences. Elles étudient les langues utilisées dans les campagnes de santé, les rapports de pouvoir dans l’accès à la terre, les représentations liées à l’environnement et les facteurs qui favorisent ou bloquent l’adoption d’une innovation. Leur contribution est parfois indirecte, mais elle conditionne la réussite des projets techniques.

Ce que la fermeture des départements change réellement

La première conséquence est la réduction de la diversité intellectuelle sur les campus. Lorsqu’un département disparaît, ce sont des cours, des archives, des méthodes de recherche et des réseaux d’enseignants qui s’affaiblissent. Les étudiants disposent de moins de choix et peuvent être contraints de s’orienter vers une spécialité qui ne correspond ni à leurs aptitudes ni à leur projet professionnel.

Le recul des humanités touche également la formation des enseignants du secondaire. La Tanzanie a besoin de professeurs capables d’enseigner l’histoire, la géographie, le kiswahili, l’anglais, l’éducation civique et les sciences sociales. Une baisse des capacités universitaires dans ces domaines peut produire, quelques années plus tard, une pénurie de formateurs et une dégradation de la qualité de l’enseignement scolaire.

La vie démocratique est elle aussi concernée. Les disciplines historiques et politiques donnent aux citoyens des outils pour comprendre la construction de l’État, les identités régionales, les transformations constitutionnelles et les relations entre pouvoir et société. À l’heure où les réseaux sociaux accélèrent la circulation des rumeurs, la maîtrise de l’analyse critique devient une compétence civique essentielle.

Domaine touché Effet immédiat d’une restructuration Risque à moyen terme Réponse possible
Histoire et patrimoine Moins de cours et de recherches spécialisées Affaiblissement de la mémoire collective Soutenir les archives et les partenariats culturels
Langues et littérature Réduction de l’offre de formation Difficultés dans l’enseignement et la traduction Développer des cursus bilingues et numériques
Sociologie et anthropologie Moins d’enquêtes de terrain Politiques publiques moins adaptées Financer les études sociales appliquées
Philosophie et pensée critique Faible visibilité professionnelle Vulnérabilité face à la désinformation Intégrer l’éthique aux formations technologiques
Communication et médias Concentration des programmes Journalisme moins diversifié Créer des laboratoires d’information et de données

La transformation du secteur universitaire peut aussi affecter la production de connaissances sur la Tanzanie. Lorsque les recherches locales diminuent, les décisions publiques risquent de s’appuyer davantage sur des études conçues depuis l’étranger. Cette dépendance ne concerne pas seulement les statistiques : elle touche les catégories utilisées pour décrire les communautés, les priorités retenues et les solutions proposées.

Le marché de l’emploi ne dit pas tout

Le gouvernement cherche à réduire le chômage des diplômés, une préoccupation compréhensible dans un pays jeune. Beaucoup d’étudiants quittent l’université avec des qualifications générales mais peu d’expérience professionnelle. Les entreprises demandent des compétences pratiques, la maîtrise des outils numériques et une capacité à travailler dans des environnements internationaux. Les universités doivent répondre à ces attentes sans renoncer à leur mission de formation générale.

Une voie consiste à moderniser les sciences humaines plutôt qu’à les supprimer. Un cursus d’histoire peut inclure la gestion du patrimoine, les humanités numériques et l’analyse des données. La sociologie peut s’ouvrir à l’évaluation des politiques publiques, à la santé communautaire et aux études urbaines. Les langues peuvent être associées à la traduction spécialisée, au tourisme, au commerce régional et à la production audiovisuelle.

Cette adaptation exige des investissements ciblés. Les étudiants doivent pouvoir accéder à des bases documentaires, apprendre les méthodes quantitatives et qualitatives, effectuer des stages et participer à des projets avec des administrations ou des entreprises. Un département qui travaille avec les secteurs de la culture, des médias, du développement local et de la diplomatie peut démontrer sa valeur sans renoncer à son indépendance académique.

Le rapprochement avec les sciences, la technologie, l’ingénierie et les mathématiques est également prometteur. Les questions d’intelligence artificielle, de cybersécurité, de santé numérique ou d’exploitation minière comportent toutes une dimension éthique et sociale. Les débats sur les influences étrangères et la circulation de l’information, comme le montrent les réseaux d’espionnage chinois, ne peuvent être compris par la seule maîtrise des outils techniques.

Une question de souveraineté culturelle

Réduire les humanités à une dépense improductive peut affaiblir la capacité d’un pays à raconter sa propre histoire. La Tanzanie occupe une place particulière en Afrique de l’Est, avec l’héritage de l’ujamaa, la diversité des communautés, l’importance du kiswahili et une expérience politique distincte de celle de ses voisins. Ces réalités nécessitent des recherches conduites localement et dans les langues appropriées.

La production universitaire ne concerne pas seulement les articles spécialisés. Elle alimente les musées, les médias, les maisons d’édition, les industries créatives et les programmes scolaires. Elle contribue à documenter les traditions orales, les transformations des villes, les mémoires de la colonisation et les nouveaux imaginaires liés à la mondialisation. Sans chercheurs, ces ressources risquent d’être moins étudiées, moins conservées et moins accessibles au public.

La question linguistique est centrale. Le kiswahili constitue un outil d’unité nationale et un instrument d’influence régionale au sein de la Communauté d’Afrique de l’Est. Les universités ont un rôle à jouer dans son enseignement, sa normalisation, sa traduction et son usage dans les sciences. La priorité donnée à l’anglais ou aux disciplines techniques ne doit pas conduire à marginaliser la langue qui permet à une grande partie de la population d’accéder au débat public.

La souveraineté passe aussi par la capacité à produire ses propres analyses sur les crises, les migrations, les élections, les inégalités et les mutations culturelles. Un pays qui dépend constamment d’experts extérieurs pour interpréter sa société perd une partie de sa liberté de décision. Les sciences humaines ne remplacent pas les investissements industriels, mais elles donnent aux choix économiques un ancrage historique et social.

Repenser l’université sans effacer les humanités

La réponse ne consiste pas à maintenir chaque département dans sa forme actuelle. Certaines formations doivent être évaluées, actualisées et rapprochées des besoins des territoires. L’enjeu est de distinguer une réforme pédagogique d’un désengagement durable. Une université peut rationaliser ses structures tout en garantissant un socle solide de recherche et d’enseignement dans les humanités.

Plusieurs mesures peuvent soutenir cet équilibre :

La diaspora tanzanienne et les réseaux universitaires africains peuvent contribuer à cette transformation. Des enseignements à distance, des programmes de cotutelle et des projets de recherche régionaux permettraient de partager les ressources sans vider les campus locaux de leur substance. Les médias et les plateformes culturelles ont aussi un rôle à jouer en rendant visibles les débouchés et les travaux issus des sciences humaines.

L’avenir de l’université tanzanienne ne devrait donc pas être défini par une opposition mécanique entre humanités et sciences exactes. Le pays a besoin d’ingénieurs capables de construire, de médecins capables de soigner, mais aussi de chercheurs capables d’expliquer les besoins des populations et les effets des décisions publiques. La modernisation sera plus solide si elle s’appuie sur cette complémentarité.

Le débat sur les départements supprimés ou restructurés dépasse ainsi la seule organisation des facultés. Il porte sur le modèle de société que la Tanzanie veut construire, sur la place de sa langue et de sa mémoire, ainsi que sur la capacité de ses citoyens à participer aux choix qui les concernent. Africa Sunu suivra ces évolutions à travers ses reportages, ses analyses et ses formats audiovisuels consacrés aux transformations du continent.