Mali : les Touaregs reprennent les armes, l'accord d'Alger en lambeaux
Le 17 septembre 2024, le nord du Mali a basculé dans une nouvelle phase d'instabilité lorsque des combattants du Front de libération de l'Azawad (FLA), branche dissidente de la Coordination des mouvements de l'Azawad (CMA), ont attaqué plusieurs positions de l'armée malienne près de Tinzaouaten. Cette opération, menée conjointement avec le Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (JNIM, affilié à Al-Qaïda), a coûté la vie à des dizaines de soldats maliens et de membres du groupe paramilitaire russe Africa Corps. L'épisode marque un tournant majeur dans la crise sécuritaire qui ronge le Sahel depuis plus d'une décennie.
L'accord pour la paix et la réconciliation signé à Alger en juin 2015 devait pourtant mettre un terme définitif aux rébellions touarègues. Près de dix ans plus tard, le constat est sans appel : le texte n'a jamais été pleinement appliqué, et la rupture est désormais consommée. Plusieurs groupes signataires ont annoncé leur retrait du processus, accusant Bamako de ne pas respecter ses engagements et de privilégier une approche militaire sous-tendue par l'arrivée des mercenaires russes.
La reprise des armes intervient dans un contexte régional bouleversé. Le retrait de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA) en décembre 2023 a privé le nord du pays d'un bouclier essentiel. Dans le même temps, la junte militaire au pouvoir à Bamako a rompu son alliance avec la France et tourné son regard vers Moscou, laissant le terrain libre à de nouveaux acteurs. Les populations civiles, prises en étau entre groupes armés, forces régulières et jihadistes, paient à nouveau le prix fort de cette impasse.
Les racines anciennes de la rébellion touarègue
La question touarègue au Mali ne date pas d'hier. Depuis l'indépendance du pays en 1960, les populations nomades du nord revendiquent une meilleure reconnaissance de leur identité, un partage plus équitable des ressources et, pour certains, une forme d'autonomie, voire d'indépendance. La rébellion de 1990, celle de 2006, puis celle de 2012, qui a culminé avec la déclaration éphémère de l'État indépendant de l'Azawad, témoignent d'un mal-être structurel jamais résolu.
Au cœur de la frustration se trouvent des griefs économiques. Le nord du Mali, vaste territoire désertique et montagneux, abrite pourtant des ressources minières considérables, notamment l'or, l'uranium et, plus récemment, des gisements de lithium. Les communautés touarègues, peules et arabes qui peuplent cette zone estimaient être marginalisées dans la redistribution des revenus extractifs. La corruption de l'administration centrale, aggravée par la faiblesse des infrastructures, a entretenu un sentiment d'abandon.
Sur le plan politique, les promesses d'une décentralisation effective n'ont jamais abouti. Les régions de Kidal, Tombouctou et Gao demeurent sous-administrées, et les services publics de base — santé, éducation, état civil — y fonctionnent au ralenti. Pour de nombreux jeunes, l'engagement armé apparaît comme la seule voie pour se faire entendre. Cette désespérance sociale constitue un terreau fertile que les mouvements indépendantistes, mais aussi les groupes jihadistes, exploitent habilement depuis des années.
L'accord d'Alger : un texte ambitieux mais inachevé
Signé le 15 mai 2015 et parrainé par la communauté internationale, l'accord d'Alger regroupait autour de la table le gouvernement malien, la Coordination des mouvements de l'Azawad (CMA) et la Plateforme des groupes armés pro-Bamako. Le texte prévoyait un cessez-le-feu, un cantonnement des combattants, l'intégration de certains d'entre eux dans l'armée nationale, ainsi que la création d'autorités intérimaires dans le nord.
Sur le papier, l'architecture était prometteuse. Mais très vite, les obstacles se sont multipliés. Le processus de désarmement, démobilisation et réintégration (DDR) a pris un retard considérable, certains combattants refusant d'abandonner leurs armes avant que les promesses politiques ne soient tenues. La CMA, dominée par le Mouvement national de libération de l'Azawad (MNLA), reprochait à Bamako de traîner des pieds sur les réformes institutionnelles. De leur côté, les autorités maliennes accusaient les groupes signataires de ne pas contrôler l'ensemble de leurs combattants.
L'arrivée au pouvoir des colonels en 2020-2021 a porté un coup supplémentaire au processus. La transition militaire, jugée peu inclusive par les partenaires régionaux, a été perçue par les groupes touaregs comme une trahison supplémentaire. En 2023, le Cadre stratégique permanent (CSP), instance de suivi de l'accord, a été suspendu. Cette mise en sommeil a sonné comme un aveu d'échec. Pour de nombreux observateurs, le texte d'Alger avait vécu, et il ne manquait plus qu'un événement déclencheur pour ranimer la flamme de la lutte armée.
L'éclatement de la CMA et la naissance du FLA
C'est dans ce contexte de blocage qu'est né, en 2024, le Front de libération de l'Azawad. Cette nouvelle structure regroupe d'anciens cadres du MNLA et du Haut conseil pour l'unité de l'Azawad (HCUA), hostiles à la ligne jugée trop conciliante de Bilal Ag Acherif, chef historique de la CMA. Le FLA revendique une ligne plus dure, prônant la reprise de la lutte armée et le rejet de toute négociation avec Bamako tant que les autorités ne reconnaîtront pas le droit à l'autodétermination du peuple touareg.
L'apparition de ce nouveau mouvement traduit un phénomène plus large : la fragmentation du paysage combattant touareg. Aux côtés du FLA opèrent désormais des groupes comme l'État-major stratégique temporaire (ETEM) ou encore des factions dissidentes du Mouvement arabe de l'Azawad (MAA). Cette atomisation complique considérablement la tâche des médiateurs et rend toute perspective de dialogue encore plus incertaine.
Parallèlement, la radicalisation sécuritaire est en marche. L'alliance de circonstance nouée entre le FLA et le JNIM, groupe jihadiste affilié à Al-Qaïda, pour l'attaque de Tinzaouaten a stupéfait les analystes. Pendant des années, les mouvements nationalistes touaregs s'étaient efforcés de se distinguer des groupes terroristes, arguant de leurs objectifs politiques et non religieux. Ce mariage tactique illustre l'ampleur de la désespérance et la fin d'un certain romantisme révolutionnaire. Pour suivre les recompositions sécuritaires du Sahel, plusieurs observateurs consultent régulièrement les actualités régionales qui documentent l'évolution des crises.
Le retrait de la MINUSMA et la mainmise russe
Le départ de la MINUSMA, achevé en décembre 2023 après dix ans de présence, a laissé un vide sécuritaire béant dans le nord du Mali. Quinze mille Casques bleus, appuyés par des hélicoptères et un renseignement efficace, constituaient un rempart contre l'expansion des groupes armés. Leur retrait, exigé par la junte, a été remplacé par les forces maliennes et leurs supplétifs du Corps africain de l'ex-Wagner, dont la brutalité est documentée par de nombreuses ONG.
La stratégie russe, basée sur une approche purement militaire et coercitive, a largement contribué à la dégradation de la situation. Les populations civiles du nord signalent des exactions régulières, des exécutions sommaires et des déplacements forcés. Cette violence d'État alimente mécaniquement le ressentiment et facilite le recrutement des groupes armés. La junte, isolée diplomatiquement et économiquement, mise sur la manière forte pour maintenir son autorité sur un territoire qu'elle peine à contrôler.
En arrière-plan, les rivalités géopolitiques se font plus pressantes. L'Algérie, médiateur historique du conflit, s'inquiète de la perte d'influence au profit de Moscou et d'Ankara. La Mauritanie et le Niger, eux-mêmes confrontés à des défis sécuritaires, observent avec préoccupation la contagion possible de l'instabilité. La Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO), affaiblie par les sanctions contre le Mali et la création de l'Alliance des États du Sahel (AES), peine à peser sur les événements. Dans ce climat d'incertitude, la culture touarègue, vecteur de mémoire et d'identité, continue de résister aux vents de la guerre.
Vers une nouvelle spirale de violence
La reprise des hostilités augure d'une période particulièrement sombre pour le nord du Mali. Les civils, premières victimes de l'enlisement, risquent de subir de nouveaux déplacements massifs. Selon le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, plus de 400 000 personnes étaient déjà déplacées internes dans le pays à la fin 2023. Ce chiffre pourrait doubler dans les prochains mois si les combats s'intensifient.
Les conséquences humanitaires dépassent les frontières maliennes. L'Algérie, où transitent de nombreux réfugiés, renforce sa surveillance frontalière. Le Niger et le Burkina Faso, partenaires au sein de l'AES, redoutent un effet de contagion. La Mauritanie, jusqu'ici relativement épargnée, pourrait voir affluer de nouveaux contingents de déplacés. La dimension régionale du conflit, longtemps sous-estimée, s'impose désormais comme une évidence.
Sur le plan politique, la voie diplomatique semble plus que jamais compromise. Ni Bamako, qui mise sur la solution militaire, ni les groupes armés, galvanisés par leurs récents succès tactiques, ne manifestent de volonté de renouer le dialogue. Le médiateur algérien, dont l'influence a décliné, ne dispose plus des leviers nécessaires pour imposer une nouvelle négociation. L'avenir du nord du Mali se joue désormais dans un équilibre instable entre forces régulières, mercenaires russes, mouvements nationalistes touaregs et groupes jihadistes.
Dans l'immédiat, les organisations humanitaires présentes à Bamako et dans les pays voisins préparent des stocks d'urgence pour répondre à un éventuel afflux de déplacés. Les chancelleries occidentales, bien que distantes du dossier depuis le coup d'État de 2020, suivent la situation de près et craignent une nouvelle vague migratoire vers l'Europe. Pour les populations du nord, l'enjeu immédiat reste la survie au quotidien, dans l'attente d'un sursaut politique que ni Bamako ni les groupes armés ne semblent aujourd'hui en mesure d'offrir.