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En Tunisie, les pêcheurs misent sur l’aquaculture

Sur les côtes tunisiennes, la mer reste une source essentielle de revenus, de nourriture et d’identité. Pourtant, les sorties en mer rapportent moins qu’autrefois. Les pêcheurs constatent la diminution de certaines espèces, l’augmentation du coût du carburant et une concurrence plus forte autour des zones de pêche. Dans ce contexte tendu, l’élevage de poissons apparaît comme une nouvelle voie professionnelle.

L’aquaculture tunisienne ne remplace pas encore la pêche traditionnelle, mais elle gagne du terrain. Des professionnels investissent dans des cages flottantes, des bassins à terre ou des installations spécialisées dans la production d’alevins. Cette conversion progressive répond à une réalité économique : lorsque les prises deviennent imprévisibles, produire du poisson permet de mieux contrôler les volumes, les périodes de vente et les revenus.

Le mouvement soulève toutefois des questions importantes. La pisciculture exige des capitaux, des compétences techniques et un suivi sanitaire rigoureux. Elle peut aussi modifier les équilibres du littoral si elle est mal encadrée. Pour réussir, cette transition devra donc associer protection des ressources marines, soutien aux petits exploitants et développement d’une filière durable.

Une pêche confrontée à la raréfaction des ressources

La Tunisie dispose d’un littoral de plus de 1 300 kilomètres, bordé par la Méditerranée et marqué par des écosystèmes très variés. Le golfe de Gabès, les lagunes du nord et les eaux proches de Zarzis ou de Mahdia ont longtemps nourri une activité halieutique dynamique. Sardines, dorades, rougets, poulpes et thons font partie des espèces recherchées sur les marchés locaux et à l’exportation.

Mais la pression exercée sur les stocks s’est accentuée. La pêche illégale, les captures de juvéniles, la pollution et le réchauffement de la mer perturbent la reproduction de nombreuses espèces. Les pêcheurs doivent parfois parcourir de plus longues distances pour obtenir une quantité équivalente de poissons. Cette évolution augmente les dépenses de carburant et rend les petites embarcations particulièrement vulnérables.

La situation varie selon les régions et les espèces. Certaines ressources connaissent des cycles de baisse puis de reprise, tandis que d’autres sont touchées par des transformations plus durables. L’arrivée d’espèces nouvelles, favorisées par la hausse de la température de l’eau, modifie aussi les habitudes de consommation et les techniques de capture. Pour les familles qui vivent directement de la pêche, cette incertitude pèse sur la planification des revenus.

L’aquaculture devient une alternative économique

L’élevage marin offre une plus grande visibilité aux producteurs. Dans une ferme aquacole, les poissons sont suivis depuis leur introduction jusqu’à leur commercialisation. Les exploitants peuvent planifier les périodes de grossissement, estimer les volumes disponibles et organiser les ventes avec des grossistes, des hôtels ou des exportateurs. Cette régularité contraste avec les aléas d’une journée en mer.

La dorade royale et le bar figurent parmi les espèces les plus présentes dans la pisciculture marine tunisienne. Elles sont appréciées par les consommateurs et disposent de débouchés dans la restauration et la grande distribution. Des entreprises développent aussi des unités de production à terre, avec des systèmes de filtration destinés à réduire la consommation d’eau et les rejets dans le milieu naturel.

Pour certains pêcheurs, la conversion ne signifie pas abandonner leur métier. Ils combinent les sorties en mer avec une activité d’élevage, investissent dans une ferme familiale ou rejoignent une coopérative. Cette diversification permet de répartir les risques et de maintenir un lien avec les pratiques traditionnelles. Elle s’inscrit dans les enjeux économiques plus larges qui touchent les communautés côtières tunisiennes.

Des investissements difficiles pour les petits pêcheurs

Passer de la capture à la production nécessite des moyens importants. Une installation en mer demande des cages résistantes, des filets adaptés, des systèmes d’ancrage, des équipements de surveillance et une alimentation régulière. À terre, les bassins, les pompes, l’oxygénation et le traitement de l’eau représentent également des dépenses considérables.

Les petits pêcheurs ont rarement accès à des financements suffisamment souples. Les banques considèrent parfois l’aquaculture comme une activité risquée, car les résultats dépendent de la qualité de l’eau, des maladies, du prix de l’aliment et de la demande. Une mortalité importante dans un élevage peut effacer plusieurs mois de travail. Sans assurance adaptée, le producteur assume seul une grande partie des pertes.

Les coopératives et les organisations professionnelles peuvent réduire cette fragilité. En mutualisant l’achat des aliments, le transport et la commercialisation, elles améliorent le pouvoir de négociation des exploitants. Elles facilitent aussi l’accès à la formation et aux équipements. Des programmes publics et des partenaires internationaux soutiennent déjà certaines initiatives, mais leur portée reste limitée face aux besoins du littoral.

La formation devient un facteur décisif

Un pêcheur expérimenté connaît les courants, les vents et les zones de passage des poissons. L’aquaculture repose sur d’autres savoir-faire : gestion de la densité dans les bassins, contrôle de l’oxygène, surveillance de la croissance, prévention des infections et respect des calendriers d’alimentation. La réussite dépend de gestes précis et d’observations quotidiennes.

Les techniciens doivent également maîtriser la qualité de l’eau et la traçabilité. Un changement de salinité, une hausse de température ou une contamination peuvent affecter rapidement un élevage. Les professionnels apprennent à détecter les signes de stress, à isoler les poissons malades et à limiter l’usage de traitements pouvant nuire à l’environnement ou à la sécurité alimentaire.

La formation doit être accessible dans les régions côtières, et pas seulement dans les centres urbains. Des modules pratiques, des fermes-écoles et un accompagnement durant les premiers cycles de production aideraient les nouveaux exploitants à éviter des erreurs coûteuses. La transmission entre pêcheurs, vétérinaires, biologistes et ingénieurs peut créer une culture professionnelle commune autour de la pisciculture.

Une activité qui doit préserver le littoral

L’aquaculture est souvent présentée comme une solution à la surexploitation des ressources sauvages. Elle peut effectivement réduire la pression exercée sur certains stocks, à condition que les fermes soient correctement implantées et surveillées. Des cages trop nombreuses ou installées dans une zone peu renouvelée peuvent concentrer les déchets, dégrader les fonds marins et provoquer des conflits avec les autres usagers.

L’alimentation constitue un autre point sensible. Certaines espèces d’élevage consomment des farines et des huiles issues de poissons sauvages. Lorsque ces matières premières sont mal gérées, l’élevage peut déplacer la pression plutôt que la supprimer. Les producteurs cherchent donc à améliorer les formulations, à utiliser davantage de protéines végétales ou alternatives et à limiter le gaspillage alimentaire.

Le choix des sites doit reposer sur des études environnementales précises. Il faut tenir compte des courants, des herbiers marins, des zones de reproduction, des routes de navigation et des activités touristiques. Un suivi régulier de la qualité de l’eau et des fonds permet de corriger rapidement les pratiques. La croissance de la filière ne peut être durable que si elle protège les écosystèmes dont dépend l’économie côtière.

Les communautés côtières face à une nouvelle organisation

La conversion vers l’aquaculture transforme les rythmes de travail. La pêche dépend fortement de la météo et des périodes d’abondance. L’élevage impose une présence continue, y compris les week-ends et les jours fériés. Nourrir les poissons, entretenir les filets et contrôler les installations ne peut pas être interrompu sans risque pour la production.

Cette organisation peut créer des emplois locaux dans la maintenance, le transport, la transformation et la vente. Elle ouvre aussi des perspectives pour les jeunes qui ne souhaitent pas s’engager dans une activité de pêche jugée trop incertaine. Les femmes, souvent présentes dans le tri, la transformation et la commercialisation des produits de la mer, pourraient trouver davantage de possibilités dans le conditionnement et la gestion des petites unités.

Cependant, la transition peut accentuer les inégalités si les grandes entreprises concentrent les concessions et les marchés. Les pêcheurs artisanaux doivent pouvoir participer aux décisions concernant l’accès aux espaces maritimes. La concertation locale est indispensable pour éviter que les fermes aquacoles ne restreignent les zones de pêche ou ne fragilisent les activités déjà installées.

Une filière à structurer de la production au marché

La réussite de l’aquaculture dépend de toute une chaîne, depuis l’écloserie jusqu’au consommateur. La Tunisie doit disposer d’alevins de qualité, d’aliments disponibles à un prix raisonnable, de vétérinaires spécialisés, de moyens de transport réfrigérés et de sites de transformation conformes aux normes. Chaque faiblesse peut réduire la rentabilité de l’ensemble.

La commercialisation représente un enjeu central. Lorsque les poissons d’élevage sont vendus sans différenciation, ils peuvent subir une forte pression sur les prix. La qualité, la fraîcheur, la traçabilité et l’origine régionale peuvent au contraire renforcer leur valeur. Des labels ou des certifications environnementales aideraient les producteurs à se distinguer, notamment sur les marchés européens.

La consommation intérieure reste un levier important. Une meilleure information sur les méthodes d’élevage, la sécurité sanitaire et la valeur nutritionnelle peut rassurer les acheteurs. Les restaurants, les hôtels et les cantines publiques peuvent aussi contribuer à stabiliser la demande. En parallèle, l’exportation doit être développée sans priver le marché local d’une offre accessible.

Entre adaptation et protection du métier de pêcheur

La conversion à l’aquaculture n’est pas une réponse automatique à la diminution des poissons. Elle représente une adaptation à un environnement économique et climatique qui change rapidement. Pour certains professionnels, elle offrira une activité complémentaire. Pour d’autres, elle pourra devenir un nouveau métier, avec ses propres compétences et ses propres risques.

Les pouvoirs publics ont un rôle à jouer dans cette évolution. Ils peuvent simplifier les procédures, sécuriser les concessions, renforcer les contrôles contre la pêche illégale et proposer des crédits adaptés aux petites exploitations. Ils doivent aussi investir dans la recherche afin de mieux comprendre les effets du changement climatique sur les espèces élevées et sauvages.

La protection de la pêche artisanale reste essentielle. Les ports, les criées, les savoir-faire et les circuits de vente locaux font partie du patrimoine économique et culturel tunisien. Une politique équilibrée ne doit pas opposer pêcheurs et aquaculteurs, mais organiser leur coexistence autour d’une gestion responsable de la mer.

Pour les familles du littoral, l’aquaculture peut apporter une stabilité que les captures ne garantissent plus. Elle ne supprimera ni les incertitudes du marché ni les effets du réchauffement marin, mais elle peut offrir une source de revenus complémentaire et renforcer la sécurité alimentaire.

Ce que les pêcheurs tunisiens expérimentent aujourd’hui dépasse la seule production de dorades ou de bars. Leur transition montre qu’une économie maritime peut évoluer sans renoncer à son identité, à condition d’investir dans la formation, la solidarité professionnelle et la préservation des écosystèmes. Ce qu’il faut retenir, c’est que l’avenir des côtes tunisiennes dépendra moins d’un choix entre pêche et aquaculture que de leur complémentarité durable.