Le Sahel resserre ses rangs face à la menace jihadiste
Dans le Sahel central, la dégradation de la situation sécuritaire pousse les gouvernements à renforcer leurs coopérations militaires, leurs échanges de renseignements et la coordination de leurs frontières. Le Burkina Faso, le Mali et le Niger, réunis au sein de l’Alliance des États du Sahel, cherchent à construire une réponse commune aux groupes jihadistes qui opèrent dans les zones rurales, les espaces frontaliers et les couloirs commerciaux.
Cette évolution intervient dans un contexte de rupture avec plusieurs partenaires traditionnels. Les autorités de transition ont réduit ou interrompu certaines collaborations avec la France et ont pris leurs distances avec la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest. Leur stratégie repose désormais davantage sur des mécanismes régionaux, des partenariats bilatéraux et la mobilisation de forces nationales, avec l’objectif de reprendre l’initiative sur le terrain.
Une alliance régionale née des crises politiques
L’Alliance des États du Sahel, créée par le Burkina Faso, le Mali et le Niger en 2023, s’est progressivement transformée en cadre de coopération politique, diplomatique et sécuritaire. Le pacte qui la fonde prévoit une assistance mutuelle en cas d’agression contre l’un des pays membres. Cette disposition donne une dimension collective aux attaques qui touchent les armées, les populations civiles et les infrastructures stratégiques.
La création de cette alliance est liée aux changements de régime intervenus dans les trois pays. Les autorités militaires arrivées au pouvoir à Bamako, Ouagadougou et Niamey ont fait de la souveraineté nationale et de la lutte contre le terrorisme des priorités centrales. Elles estiment que les dispositifs régionaux précédents n’ont pas permis d’endiguer l’expansion des groupes armés et que les opérations internationales ont produit des résultats insuffisants.
En janvier 2024, les trois gouvernements ont annoncé leur retrait de la Cédéao, avant de formaliser davantage leur rapprochement. La décision a compliqué les relations avec les pays voisins, notamment sur les questions de circulation, de commerce et de médiation politique. Elle a aussi conduit les États de l’AES à accélérer la mise en place de structures communes afin de limiter leur isolement diplomatique et de donner une traduction concrète à leur coopération.
Sur le plan sécuritaire, cette coordination reste en construction. Les états-majors doivent harmoniser leurs chaînes de commandement, leurs moyens de communication et leurs méthodes de planification. Le principe d’une force conjointe a été annoncé, mais son efficacité dépendra de sa capacité à intervenir rapidement sur des territoires immenses, difficiles d’accès et marqués par la faiblesse des infrastructures.
Des groupes armés qui exploitent les frontières
La menace jihadiste au Sahel s’appuie sur la porosité des frontières et sur la mobilité des combattants. Le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, affilié à Al-Qaïda, et l’État islamique au Sahel figurent parmi les principales organisations actives dans la région. Leurs zones d’opération se déplacent en fonction de la pression militaire, des rivalités locales et des possibilités de ravitaillement.
Le Liptako-Gourma, à la jonction du Mali, du Burkina Faso et du Niger, demeure un foyer majeur de violences. Les groupes armés y attaquent les positions militaires, imposent des restrictions à la circulation et cherchent à contrôler les axes reliant les marchés et les villages. D’autres zones, comme le nord du Mali, l’est du Burkina Faso et l’ouest du Niger, sont également exposées à des incursions répétées.
L’insécurité ne se résume pas aux affrontements directs entre armées et combattants. Les enlèvements, les embuscades, les engins explosifs improvisés et les attaques contre les convois perturbent les échanges et l’accès aux services publics. Des écoles ferment, des centres de santé fonctionnent au ralenti et des milliers de familles se déplacent vers des localités jugées moins dangereuses.
Les frontières deviennent ainsi un enjeu stratégique. Une opération menée dans une zone peut repousser les combattants vers un pays voisin sans réduire durablement leur capacité d’action. La coopération régionale doit donc inclure des patrouilles coordonnées, des bases de données partagées et des procédures communes pour suivre les déplacements de personnes, d’armes et de véhicules, tout en respectant les droits des populations.
La recherche d’une autonomie militaire
Les gouvernements de l’AES veulent disposer de forces capables de mener des opérations sans dépendre de partenaires occidentaux. Le retrait progressif des soldats français, la fin de certaines missions internationales et le départ de la mission des Nations unies au Mali ont accéléré cette réorientation. Les armées nationales doivent désormais assumer une charge opérationnelle plus lourde, avec des ressources humaines et matérielles limitées.
Le Mali a développé une coopération étroite avec la Russie, notamment à travers la présence de personnels russes et la fourniture d’équipements. Le Burkina Faso et le Niger ont également renforcé leurs relations avec Moscou. Ces partenariats offrent un soutien politique et militaire aux régimes concernés, mais ils alimentent aussi des interrogations sur la transparence des accords, la chaîne de responsabilité et les méthodes employées lors des opérations.
La reconquête des territoires ne dépend toutefois pas uniquement du nombre de soldats ou de drones disponibles. Elle suppose une connaissance fine des réalités locales, une capacité de renseignement humain et une présence administrative durable. Dans plusieurs zones rurales, les populations sont prises entre les exigences des groupes armés, les contrôles des forces de sécurité et les restrictions liées aux opérations militaires.
Les autorités doivent aussi répondre aux accusations d’exactions visant des civils. Des organisations de défense des droits humains ont documenté des abus attribués à des forces nationales et à des auxiliaires étrangers. La lutte antiterroriste perd en efficacité lorsque les communautés cessent de faire confiance à l’État ou refusent de transmettre des informations par crainte de représailles. Une politique sécuritaire solide doit donc associer protection des civils, justice et contrôle des forces engagées.
Renseignement, frontières et coopération opérationnelle
Le partage du renseignement constitue l’un des chantiers les plus importants de l’alliance sahélienne. Les services de sécurité disposent souvent d’informations fragmentées, recueillies à des échelles différentes et difficiles à exploiter rapidement. Une meilleure circulation des données sur les itinéraires, les réseaux de financement et les responsables de groupes armés pourrait améliorer la prévention des attaques.
La coopération doit également concerner les douanes, la police et la gendarmerie. Les trafics de carburant, d’armes, de véhicules et de stupéfiants alimentent l’économie des groupes armés. Dans certaines zones, les combattants prélèvent des taxes sur les convois et utilisent les routes commerciales pour se déplacer. Le contrôle des frontières ne peut donc pas reposer uniquement sur des postes fixes : il doit combiner surveillance mobile, coopération judiciaire et présence dans les localités frontalières.
La dimension informationnelle prend une place croissante. Les vidéos d’attaques, les rumeurs et les campagnes de désinformation circulent rapidement sur les réseaux sociaux, parfois pour exagérer une victoire militaire ou dissimuler des pertes. L’analyse des récits diffusés sur le continent doit être croisée avec les sources locales et les données de terrain ; la couverture internationale, y compris celle d’un média ukrainien, rappelle que les conflits contemporains se jouent aussi dans l’espace numérique.
Pour être crédible, la communication des autorités doit fournir des informations vérifiables sur les opérations et reconnaître les incertitudes. Le secret militaire peut protéger une intervention en cours, mais l’absence prolongée de données nourrit les rumeurs. Des points de presse réguliers, des enquêtes indépendantes et un accès mieux encadré des journalistes aux zones touchées contribueraient à restaurer la confiance.
Une stratégie qui doit intégrer les réalités sociales
Les groupes jihadistes profitent des tensions liées à l’accès à la terre, aux ressources pastorales et aux rivalités entre communautés. Dans les zones où l’administration est absente, ils peuvent imposer des règles, régler des conflits ou offrir une forme de protection à certains habitants. Cette influence ne signifie pas une adhésion générale à leur idéologie, mais elle révèle les failles de l’État et les frustrations accumulées.
La réponse sécuritaire doit donc être accompagnée d’investissements dans les services publics. La réouverture des écoles, la présence de personnels de santé, la délivrance de documents administratifs et la sécurisation des marchés jouent un rôle essentiel dans la stabilisation des territoires. Une population qui bénéficie de services réguliers est moins vulnérable aux pressions des groupes armés et davantage disposée à coopérer avec les autorités.
Les déplacements forcés représentent un autre défi. Les personnes déplacées internes ont besoin de nourriture, d’abris, de soins et de possibilités de revenus. Leur accueil peut créer des tensions dans les villes et les villages qui manquent déjà de ressources. Les programmes d’aide doivent associer les collectivités locales, les organisations communautaires et les acteurs humanitaires afin d’éviter que les populations déplacées ne deviennent une source supplémentaire de conflit.
La diaspora africaine peut également jouer un rôle dans la circulation des informations, le soutien aux familles et le financement de projets locaux. Des médias panafricains comme Africa Sunu contribuent à mettre en lumière les initiatives citoyennes, les entrepreneurs et les réalités vécues au-delà des communiqués officiels. Cette pluralité de récits est utile pour comprendre le Sahel autrement qu’à travers les seuls bilans militaires.
La coopération sécuritaire devra enfin préserver les relations avec les pays côtiers. Le Togo, le Bénin, le Ghana et la Côte d’Ivoire sont exposés au risque d’extension des violences vers le sud. La fermeture des frontières et les tensions diplomatiques peuvent compliquer la lutte contre les réseaux transnationaux. Des mécanismes de dialogue, même limités, restent nécessaires pour coordonner la surveillance, protéger les corridors commerciaux et éviter que les populations frontalières ne paient le prix des désaccords entre gouvernements.
L’alliance entre le Burkina Faso, le Mali et le Niger marque une transformation importante de l’architecture sécuritaire ouest-africaine. Elle traduit la volonté de ces États de contrôler leurs choix militaires et de répondre collectivement à une menace qui ignore les frontières. Son avenir dépendra toutefois de résultats concrets : baisse des attaques, protection accrue des civils, rétablissement des services publics et amélioration de la confiance entre les forces de sécurité et les communautés.
La priorité immédiate consiste à relier les opérations militaires à une stratégie territoriale complète. Pour chaque zone reprise, il faut prévoir un dispositif de renseignement, une justice accessible, des services essentiels et un dialogue avec les habitants. Le renforcement de la coopération entre pays du Sahel ne pourra produire des effets durables que si la sécurité devient une protection quotidienne des populations, et non seulement une succession d’annonces militaires.