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Le Soudan mise sur l’axe gazier de l’Afrique de l’Est

Le Soudan cherche à redéfinir sa place sur la carte énergétique africaine. L’idée de son rattachement au corridor gazier est-africain traduit une volonté de sortir d’une dépendance excessive aux hydrocarbures traditionnels et de trouver de nouvelles voies d’exportation vers les marchés de la mer Rouge, du Moyen-Orient et de l’océan Indien.

Cette orientation intervient dans un contexte particulièrement instable. La guerre, la fragmentation institutionnelle et les dommages causés aux infrastructures ont affaibli la production soudanaise, les recettes publiques et les capacités logistiques du pays. Toute stratégie gazière devra donc être pensée comme un projet de moyen ou de long terme, plutôt que comme une solution immédiate à la crise économique.

Le corridor évoqué ne correspond pas nécessairement à un gazoduc unique déjà construit. Il peut désigner un ensemble de connexions : installations de traitement, terminaux portuaires, routes maritimes, échanges régionaux et partenariats avec les producteurs d’Afrique orientale. Cette nuance est essentielle pour comprendre la portée réelle de l’annonce et éviter de confondre ambition politique et infrastructure opérationnelle.

Pour Khartoum, l’enjeu dépasse la vente de gaz. Il s’agit aussi de renforcer la sécurité énergétique intérieure, d’attirer des capitaux, de moderniser les ports de la mer Rouge et de retrouver une influence régionale. La réussite dépendra de la stabilité du pays, de la crédibilité des contrats et de la capacité des partenaires à sécuriser les investissements.

Un corridor qui redessine la géographie énergétique

L’Afrique de l’Est possède plusieurs pôles gaziers importants, notamment au Mozambique et en Tanzanie. Le Kenya explore également ses ressources offshore, tandis que l’Éthiopie et d’autres pays de la région cherchent à développer des solutions d’approvisionnement adaptées à leur croissance démographique. Le Soudan, situé plus au nord, pourrait jouer un rôle de passerelle entre ces espaces producteurs et les marchés de la mer Rouge.

Cette position géographique lui donne un avantage théorique. Ses côtes ouvrent sur une voie maritime stratégique reliant le canal de Suez, la péninsule Arabique et l’Asie. Une coopération avec les pays riverains pourrait faciliter l’acheminement de gaz naturel liquéfié, de produits transformés ou d’électricité produite à partir du gaz. Les distances, les coûts et les capacités portuaires détermineront toutefois la viabilité de chaque scénario.

Le projet doit aussi être replacé dans la compétition mondiale pour les approvisionnements énergétiques. L’Europe cherche à diversifier ses fournisseurs, les pays du Golfe renforcent leurs infrastructures et l’Asie reste le principal bassin de consommation. Le Soudan pourrait profiter de cette recomposition, mais il devra proposer une offre fiable, conforme aux normes internationales et soutenue par des engagements contractuels solides. Une veille énergétique internationale permet de mesurer l’évolution de ces marchés et la pression exercée sur les nouveaux producteurs.

Les intérêts de Khartoum dans cette ouverture

Le premier objectif est financier. Les exportations gazières pourraient fournir des devises, soutenir la balance commerciale et réduire la dépendance aux revenus pétroliers. Le Soudan dispose d’une expérience dans le secteur des hydrocarbures, mais ses ressources, ses installations et ses circuits commerciaux ont été profondément perturbés. Le gaz offrirait une possibilité de diversification à condition que les réserves soient confirmées et que leur exploitation soit rentable.

Le deuxième objectif concerne le marché intérieur. Le pays souffre de pénuries d’électricité et de capacités de production insuffisantes. Une partie du gaz pourrait être utilisée localement pour alimenter des centrales, remplacer des combustibles plus coûteux et stabiliser le réseau. Cette approche présenterait un intérêt social direct : les revenus d’exportation ne seraient pas la seule mesure du succès, puisque l’accès à une énergie régulière reste indispensable à l’industrie, aux services publics et aux ménages.

Le troisième enjeu est diplomatique. En s’intégrant à des réseaux énergétiques régionaux, Khartoum chercherait à retisser des liens avec ses voisins et à attirer des partenaires qui auraient intérêt à la stabilité soudanaise. Des accords techniques peuvent créer des interdépendances positives, mais ils peuvent également donner lieu à des rivalités sur les tracés, les droits de passage, la fiscalité et le contrôle des terminaux.

Des infrastructures à reconstruire et à financer

Le raccordement à un corridor régional supposerait d’abord une évaluation complète des ressources disponibles. Les données géologiques, la qualité du gaz, le volume récupérable et la profondeur des gisements doivent être établis par des études indépendantes. Sans ces informations, les investisseurs ne pourront pas déterminer si un gazoduc, une unité de liquéfaction ou une chaîne d’exportation maritime est économiquement justifiable.

La reconstruction des infrastructures représente un défi considérable. Les installations pétrolières et gazières, les routes, les réseaux électriques et les ports ont besoin de capitaux importants. Les compagnies privées pourraient hésiter à intervenir dans une zone exposée aux combats, aux sanctions et à l’incertitude réglementaire. Les bailleurs publics, eux, exigeront des garanties sur la transparence des contrats, la protection des travailleurs et la traçabilité des revenus.

Plusieurs modèles sont envisageables. Un premier privilégierait la consommation nationale, avec des centrales et des réseaux modernisés avant toute exportation. Un deuxième s’appuierait sur des terminaux flottants et des expéditions de gaz liquéfié, afin d’éviter la construction immédiate d’un long pipeline. Un troisième miserait sur des accords de transit avec des pays voisins. Chaque option implique des coûts, des délais et des risques différents.

Les maillons techniques à sécuriser

La question du financement sera aussi décisive. Les projets gaziers exigent souvent plusieurs années avant de produire des recettes, alors que les risques politiques sont immédiats. Des garanties multilatérales, des contrats d’achat à long terme et une participation régionale pourraient réduire l’incertitude. Le Soudan devra cependant éviter de céder une part excessive de ses revenus futurs en échange de capitaux urgents.

Une promesse de diversification économique

L’exploitation du gaz peut stimuler des activités situées au-delà du secteur énergétique. La maintenance industrielle, la formation technique, les services portuaires, la construction et la logistique pourraient bénéficier de nouveaux investissements. Des centres de compétences consacrés au soudage, à la sécurité industrielle, à la gestion des réseaux et à l’ingénierie permettraient d’associer davantage les travailleurs soudanais aux projets.

La transformation locale doit occuper une place centrale dans cette stratégie. Exporter une matière première sans développer les chaînes de valeur limiterait les retombées pour l’économie nationale. Le gaz peut alimenter des centrales, des industries chimiques, des unités de production d’engrais ou des installations de dessalement. Ces usages renforceraient la sécurité alimentaire et industrielle, tout en diminuant la facture énergétique.

La diversification ne sera crédible que si elle bénéficie à la population. Dans un pays marqué par la pauvreté, les déplacements forcés et la dégradation des services publics, les recettes doivent financer des infrastructures visibles et des programmes sociaux contrôlables. Un mécanisme public de suivi, associé à des audits indépendants, pourrait limiter les détournements et améliorer la confiance des citoyens comme des investisseurs.

Les retombées attendues pour le Soudan

Cette évolution comporterait aussi une dimension environnementale. Le gaz émet généralement moins de carbone que le charbon ou certains produits pétroliers, mais les fuites de méthane peuvent réduire cet avantage. Les projets devront intégrer la surveillance des émissions, l’efficacité énergétique et la protection des zones côtières. La transition énergétique mondiale rend par ailleurs risqué tout investissement qui ne tiendrait pas compte de la montée des énergies renouvelables.

Les risques politiques et sécuritaires

Le principal obstacle reste la guerre. Les installations énergétiques peuvent devenir des cibles, tandis que les routes d’approvisionnement sont exposées aux groupes armés, au sabotage et au racket. Aucun partenaire sérieux ne financera durablement un projet sans garanties de sécurité, d’accès aux sites et de continuité administrative. La stabilisation politique constitue donc une condition préalable, et non une conséquence automatique des investissements gaziers.

Les rivalités régionales peuvent également compliquer le projet. Les pays voisins pourraient vouloir contrôler les itinéraires, négocier des tarifs de transit ou obtenir une part des infrastructures. Les tensions autour de la mer Rouge, les différends frontaliers et les rapports avec l’Éthiopie, l’Égypte ou les États du Golfe pourraient influencer les choix de Khartoum. La diplomatie énergétique devra éviter de transformer le corridor en nouvel espace de confrontation.

La gouvernance de l’information est un autre point sensible. Les infrastructures stratégiques attirent les opérations d’influence, les campagnes de désinformation et les activités clandestines. Les analyses consacrées aux réseaux d’espionnage dans les représentations africaines rappellent que les partenariats économiques peuvent aussi avoir une dimension sécuritaire et géopolitique. La protection des données techniques, des contrats et des communications devra être traitée avec autant de sérieux que la sécurité physique.

Les conditions d’un partenariat durable

Pour que ce rapprochement avec l’axe gazier est-africain produise des résultats, Khartoum devra clarifier son cadre juridique. Les licences, les taxes, les règles de partage de production et les mécanismes de règlement des différends doivent être compréhensibles pour les entreprises comme pour les institutions publiques. Une législation instable ou des contrats opaques augmenteraient le coût du financement et alimenteraient la méfiance.

La coopération régionale devra reposer sur des intérêts équilibrés. Les pays de transit doivent bénéficier de revenus prévisibles, les producteurs doivent disposer d’un accès au marché et les consommateurs doivent obtenir des conditions d’approvisionnement compétitives. Des accords distincts pourraient être conclus pour les infrastructures, la sécurité, l’électricité et les échanges de gaz, afin d’éviter qu’un seul désaccord ne bloque l’ensemble du corridor.

Les premières étapes devraient privilégier les projets réalistes et réversibles. La réhabilitation d’une centrale, l’étude d’un terminal portuaire ou la mise en place d’un réseau de données géologiques peuvent produire des résultats avant la construction d’un grand gazoduc. Cette méthode permettrait de tester la coopération, de former les équipes locales et de vérifier la demande réelle.

Les indicateurs à suivre dans les prochains mois

Le futur du projet dépendra enfin de la place accordée aux énergies renouvelables. Le Soudan dispose d’un potentiel solaire considérable et pourrait combiner gaz de transition, solaire et stockage. Une stratégie mixte réduirait les risques liés à la volatilité des prix et éviterait de construire une économie entièrement dépendante d’une seule ressource. Le corridor gazier ne devrait donc pas être présenté comme une fin en soi, mais comme un élément d’une politique énergétique plus large.

La prochaine étape concrète consiste à publier une étude régionale indépendante précisant les réserves disponibles, les tracés possibles, les coûts d’infrastructure et les garanties de sécurité avant toute signature d’exportation.