Les échanges informels Mali-Mauritanie étouffés par la fiscalité
Longtemps pilier de l'économie sahélienne, le commerce transfrontalier informel entre le Mali et la Mauritanie traverse une crise profonde. Sur les marchés de Nioro, Kayes et Néma, les allées autrefois animées par les revendeuses de céréales et les convoyeurs de bétail sont désormais parcourues par une fraction seulement des habitués. Les convois chargés de mil, de thé, de sucre et de vêtements se font plus rares, et les sommes autrefois échangées en quelques heures s'amenuisent dangereusement.
Cette mutation ne doit rien au hasard. Elle résulte d'une cascade de décisions fiscales prises des deux côtés de la frontière, qui ont multiplié les points de contrôle, augmenté les tarifs et rendu l'aventure moins rentable pour les milliers de familles qui dépendaient de ces allers-retours. À cela s'ajoute un climat sécuritaire plus tendu, où les forces surveillent davantage les trafics.
Les conséquences dépassent le simple cadre commercial. Elles touchent l'alimentation des ménages, l'emploi des jeunes, les revenus des artisans et la sociabilité frontalière, fondée sur des parentés et des langues partagées. Dans ces régions où l'État providence reste lointain, le recul prive des pans entiers de la population d'un moyen de subsistance essentiel.
Cette contraction s'inscrit enfin dans un contexte régional plus large, marqué par la rupture de plusieurs cadres de coopération et la concurrence de nouvelles filières venues du Maghreb. Comprendre les ressorts de ce recul permet de mesurer ce que l'Afrique de l'Ouest risque de perdre.
Une tradition d'échanges ancrée dans la géographie sahélienne
Les relations commerciales entre les populations du Sahel occidental remontent à plusieurs siècles, bien avant la colonisation française et le tracé des frontières héritées de Berlin en 1884. Les Touaregs, les Soninkés, les Peuls et les Maures ont tissé un réseau fondé sur la complémentarité des écosystèmes : mil et sorgho des zones soudaniennes contre sel, dattes et produits halieutiques.
Après les indépendances, ces circulations n'ont pas disparu, même si les États ont cherché à les encadrer. Les passeurs, les courtiers et les petites grossistes continuaient d'acheminer des marchandises à travers des pistes difficiles, souvent à dos de chameau ou en pirogue le long du fleuve Sénégal. Les taxes prélevées étaient modestes, et les contrôles aléatoires.
Dans les années 1990 et 2000, le volume de ces échanges a augmenté sous l'effet de la croissance démographique et du développement des mines d'or artisanales dans la région de Kayes. Le commerce parallèle fonctionnait comme une soupape de sécurité pour des populations exclues du secteur formel.
La nouvelle donne fiscale et ses premiers effets
Le coup d'arrêt est venu d'une série de mesures prises entre 2022 et 2024, notamment l'introduction de patentes spécifiques pour les transporteurs informels, la hausse des droits de douane sur certains produits de première nécessité et la mise en place de brigades mobiles aux abords des postes-frontières. À Nioro et Diboli, des barrages nouveaux exigent des quittances que peu de petits commerçants parviennent à obtenir.
Une revendeuse de thé de Néma explique avoir réduit ses rotations de trois par mois à une seule, parce que les nouveaux prélèvements absorbent près du tiers de sa marge. Un convoyeur de bétail à Kiffa évoque des pertes sèches après le paiement de taxes qu'il n'avait jamais rencontrées auparavant. Les hésitations à s'engager sur des cargaisons dont la rentabilité devient aléatoire se multiplient.
Ces prélèvements, justifiés par la nécessité de financer les budgets régionaux, produisent un effet inverse à celui recherché. Au lieu d'augmenter les recettes, ils étouffent l'activité, et les sommes effectivement perçues diminuent en valeur absolue. Les économistes des deux pays commencent à tirer la sonnette d'alarme.
Des conséquences sociales qui dépassent le cadre commercial
Le recul du commerce parallèle se répercute directement sur la sécurité alimentaire et l'emploi des jeunes. Dans les communes rurales du Guidimaka et du Hodh Ech Chargui, des centaines de ménages tiraient l'essentiel de leur revenu de ces activités. La perte de quelques milliers de francs CFA par voyage signifie souvent le renoncement à la scolarité d'un enfant ou à des soins médicaux.
Les jeunes, qui trouvaient dans ces allers-retours une manière de s'insérer dans l'économie, se tournent désormais vers des activités plus risquées. Certains rejoignent les sites d'orpaillage artisanal, quand d'autres s'orientent vers des disciplines comme le football ou l'athlétisme, un détour évoqué dans plusieurs portraits de jeunes récemment publiés. D'autres choisissent l'exil vers les grandes villes.
Les femmes, qui constituent la majorité des opératrices du secteur, sont particulièrement frappées. Beaucoup d'entre elles finançaient de petits crédits rotatifs, tenaient des boutiques d'alimentation ou louaient des chambres de passage aux voyageurs. La contraction prive leurs familles de ressources qu'aucun programme public ne vient compenser.
Les routes de la contrebande se reconfigurent
Face au durcissement des contrôles, les trafics ne disparaissent pas : ils se déplacent. Les anciennes pistes directes entre Nioro et Kiffa sont abandonnées au profit de circuits plus longs qui contournent les barrages. Les marchandises passent désormais par le Sénégal oriental ou par la Guinée, augmentant les coûts et les délais.
Cette reconfiguration n'est pas sans danger. Les convois empruntent des zones où les groupes armés sont plus présents, ce qui expose les commerçants à des rackets, voire à des enlèvements. Certaines filières se sont spécialisées dans le passage de produits plus sensibles, comme les carburants, tandis que les produits agricoles sont délaissés.
Les services de sécurité peinent à suivre ces évolutions. Les informations dont ils disposent deviennent rapidement obsolètes, et les arrestations spectaculaires annoncées dans la presse n'ont qu'un effet limité sur l'ensemble du phénomène. La frontière, longue de plus de deux mille kilomètres, demeure largement poreuse malgré les efforts de surveillance.
Le rôle des intermédiaires et des collecteurs
Dans ce commerce parallèle, les intermédiaires jouent un rôle souvent méconnu. Ce sont eux qui évaluent la qualité du mil, négocient le prix du bétail, organisent le convoyage et répartissent les risques en cas de saisie. Leur savoir-faire, transmis de génération en génération, constitue une véritable expertise locale.
Avec la nouvelle donne, ces intermédiaires voient leur fonction se transformer. Beaucoup se sont mués en conseillers juridiques improvisés, renseignant leurs clients sur les documents à présenter pour minimiser les pertes. D'autres ont choisi d'abandonner ce métier et de se reconvertir dans le transport formel ou les métiers du bâtiment.
Quelques-uns ont saisi les opportunités offertes par la digitalisation. Des plateformes mobiles de paiement informelles, gérées par de jeunes entrepreneurs locaux, proposent désormais des services de transfert de fonds et de micro-assurance pour les marchandises. Ces initiatives esquissent une voie pour moderniser sans détruire.
Entre Bamako et Nouakchott, un dialogue sous-exploité
Au niveau étatique, le sujet reste largement sous-exploité politiquement. Les autorités maliennes insistent sur la nécessité de maximiser les recettes douanières, tandis que les responsables mauritaniens évoquent la lutte contre l'orpaillage clandestin et le blanchiment. Aucun des deux gouvernements n'a souhaité ouvrir de négociation formelle sur la fiscalité transfrontalière.
Pourtant, plusieurs initiatives sous-régionales pourraient servir de cadre à un dialogue. La Commission de l'UEMOA, le G5 Sahel et certaines organisations de la société civile ont proposé des mécanismes de coopération douanière allégée pour les zones frontalières. Ces propositions restent largement lettre morte.
Le silence des chancelleries contraste avec la vivacité des discussions dans les marchés et les foyers. Les associations de commerçants échangent via les réseaux sociaux, partageant les bonnes pratiques et les alertes sur les contrôles inopinés. Cette société civile informelle pourrait servir de relais à toute initiative de relance.
Les leviers pour relancer les échanges
Plusieurs pistes peuvent être explorées pour redonner de l'air à ces échanges. La première consiste à reconnaître officiellement l'existence de cette économie, en l'intégrant dans les statistiques nationales plutôt qu'en la traitant uniquement comme un problème de fraude. La seconde passe par la simplification des régimes fiscaux applicables aux petits opérateurs frontaliers, avec des seuils d'exemption adaptés aux réalités locales.
La troisième voie implique un investissement ciblé dans les infrastructures de marché et de transport. Des postes-frontières secondaires équipés de hangars, de balances et de services sanitaires élémentaires coûteraient peu comparé aux pertes actuelles. Enfin, la formation aux outils numériques et la mise en place de produits d'assurance adaptés contribueraient à sécuriser les transactions.
Le succès de ces mesures suppose toutefois une volonté politique partagée. Sans une relance du dialogue entre Bamako et Nouakchott, les bonnes intentions resteront sans suite, et les milliers de familles continueront à payer le prix d'un immobilisme injustifiable.
| Filière de produits | Volume avant 2022 | Volume en 2024 | Variation | Substitution émergente |
|---|---|---|---|---|
| Mil et sorgho | Très élevé | Faible | -60 % | Farines importées |
| Bétail sur pied | Élevé | Modéré | -40 % | Viande congelée |
| Thé et sucre | Très élevé | Modéré | -35 % | Marques locales |
| Vêtements et tissus | Élevé | Modéré | -45 % | Friperie européenne |
| Sel et dattes | Modéré | Faible | -50 % | Sel industriel |
| Carburants | Modéré | Faible | -55 % | Filière floue |
Recommandations pour une relance durable
- Reconnaître le commerce transfrontalier informel comme un secteur économique à part entière dans les comptes nationaux
- Instaurer un seuil d'exemption fiscale pour les petits opérateurs en deçà d'un chiffre d'affaires mensuel défini conjointement
- Créer des postes-frontières secondaires équipés de services de base plutôt que de multiplier les barrages mobiles
- Impliquer les associations de commerçants et les autorités traditionnelles dans la conception de toute nouvelle mesure
- Soutenir le développement de solutions numériques de paiement et d'assurance accessibles aux non-bancarisés
- Lancer un dialogue bilatéral entre Bamako et Nouakchott sur la fiscalité frontalière dans le cadre de l'UEMOA
- Mettre en place un observatoire régional chargé de mesurer l'évolution des échanges et d'alerter sur les dérives
Les prochains mois diront si les deux gouvernements sauront transformer ces recommandations en actes. Les commerçants, eux, continuent d'observer les postes-frontières avec une attention mêlée d'espoir et de résignation, prêts à reprendre la route dès que les conditions le permettront. La relance de ces échanges ne sera pas un retour à l'état antérieur, mais bien la construction d'un cadre nouveau, où l'informel ne sera plus synonyme de marginalité mais d'adaptation intelligente à des réalités que les politiques publiques peinent encore à reconnaître.