En Afrique du Sud, la corruption enraye la transition énergétique
L’Afrique du Sud dispose de ressources abondantes, d’un tissu industriel développé et d’un potentiel considérable dans le solaire et l’éolien. Pourtant, le pays reste prisonnier d’un système électrique fragile, dominé par le charbon et marqué par les coupures de courant. La transition énergétique, présentée comme un levier de croissance, de réduction des émissions et de création d’emplois, avance à un rythme bien inférieur aux besoins de la population.
La corruption constitue l’un des principaux freins à cette transformation. Elle renchérit les infrastructures, détourne les budgets, favorise des contrats mal négociés et affaiblit les institutions chargées de contrôler la production et la distribution. Elle n’explique toutefois pas chaque difficulté : le vieillissement du parc électrique, les retards réglementaires, le manque de lignes de transport et la dépendance historique au charbon aggravent également la crise.
Eskom, symbole d’un système électrique détourné
Eskom concentre les contradictions de la politique énergétique sud-africaine. L’entreprise publique fournit encore l’essentiel de l’électricité nationale, mais ses centrales vieillissantes accumulent les pannes. Les opérations de maintenance ont été repoussées pendant des années, tandis que les coûts d’exploitation augmentaient et que la qualité du charbon livré faisait régulièrement débat.
Les révélations liées à la capture de l’État ont montré comment des réseaux politiques et économiques pouvaient influencer les décisions d’entreprises publiques. Des responsables, des intermédiaires et certains fournisseurs ont été accusés d’avoir profité de contrats surfacturés ou de prestations fictives. Dans ce contexte, chaque rand détourné est un financement en moins pour réparer une turbine, sécuriser une mine ou moderniser un réseau local.
Les conséquences dépassent les bilans financiers. Lorsque les centrales sont arrêtées, les ménages subissent des délestages, les petites entreprises perdent des heures de production et les hôpitaux doivent recourir à des générateurs. Les quartiers défavorisés, souvent dépendants d’un approvisionnement irrégulier, supportent une part disproportionnée du coût de cette mauvaise gouvernance.
La crise d’Eskom a aussi réduit la confiance des investisseurs. Les projets d’énergies renouvelables nécessitent des garanties de raccordement, des règles stables et une administration capable de respecter ses engagements. Une entreprise publique fragilisée par la dette et les scandales peine à jouer ce rôle avec la crédibilité nécessaire.
Les marchés publics fragilisent les projets renouvelables
La corruption ne se limite pas au secteur du charbon. Elle menace également les investissements dans le solaire photovoltaïque, l’éolien, les batteries et les réseaux intelligents. Lorsqu’un appel d’offres est manipulé, le prix final augmente, la sélection technique devient secondaire et les projets peuvent être attribués à des opérateurs dépourvus de l’expérience nécessaire.
Les programmes d’achat d’électricité auprès de producteurs indépendants ont pourtant permis d’attirer des capitaux et de faire émerger une filière renouvelable. Des entreprises privées ont construit des parcs solaires et éoliens dans plusieurs provinces. Mais ces avancées restent vulnérables lorsque les autorisations, les connexions au réseau ou l’accès aux terrains deviennent des occasions de favoritisme et de paiements clandestins.
Le problème tient aussi à la lenteur administrative. Les investisseurs doivent obtenir des permis environnementaux, des autorisations de raccordement et des accords fonciers. Dans un environnement où les procédures sont complexes, les acteurs disposant de relations politiques peuvent être favorisés. Les entreprises honnêtes, elles, intègrent le risque de retard dans leurs coûts ou renoncent à certains marchés.
Les autorités ont cherché à libéraliser davantage la production d’électricité afin de réduire la pression sur Eskom. Cette ouverture peut accélérer la transition, à condition d’être accompagnée de contrôles indépendants. Sans publication détaillée des contrats, vérification des bénéficiaires réels et sanctions effectives, la privatisation partielle risque de déplacer la corruption plutôt que de la combattre.
Le charbon conserve une influence politique et économique
L’Afrique du Sud produit encore la majorité de son électricité à partir du charbon. Des régions entières dépendent de cette activité pour l’emploi, les recettes locales et les revenus des entreprises sous-traitantes. Cette réalité donne au secteur minier une influence politique importante, surtout dans les territoires où la fermeture d’une centrale ou d’une mine menace directement les moyens de subsistance.
La transition juste devait répondre à cette inquiétude en finançant la reconversion des travailleurs, le développement de nouvelles activités et la réhabilitation des sites miniers. Toutefois, chaque enveloppe destinée à ces objectifs peut être détournée par des réseaux locaux, des prestataires fictifs ou des sociétés-écrans. Les populations entendent alors parler de milliards d’investissements sans voir apparaître les formations, les emplois ou les services promis.
La corruption entretient également des installations peu performantes. Des responsables peuvent retarder la fermeture d’unités polluantes pour préserver des intérêts industriels ou électoraux. Des entreprises peuvent obtenir des contrats de maintenance alors que leurs équipements sont obsolètes. Cette protection artificielle du charbon réduit l’espace disponible pour les solutions moins carbonées.
Une transition énergétique crédible doit donc intégrer la dimension sociale. Les collectivités minières ont besoin de revenus alternatifs, de transports fiables, d’écoles et d’activités productives. La transparence financière est centrale dans cette transformation, car les habitants doivent pouvoir suivre l’utilisation des fonds et identifier les responsables en cas de détournement. Des initiatives économiques locales, comme les coopératives de commerçantes, montrent d’ailleurs comment une gouvernance collective peut renforcer l’autonomie financière lorsqu’elle repose sur des règles claires.
Le réseau et les municipalités restent des points faibles
Même lorsque l’électricité renouvelable est produite à un coût compétitif, elle ne peut être distribuée sans lignes de transport et postes de transformation suffisants. Les meilleures ressources solaires se trouvent souvent loin des grands centres urbains. Le réseau national doit donc être renforcé pour acheminer l’énergie vers Johannesburg, Durban, Le Cap et les zones industrielles.
Les retards dans les travaux de raccordement compromettent plusieurs projets. Ils peuvent résulter d’un manque de financement, de difficultés techniques ou d’une planification insuffisante. Ils peuvent aussi être aggravés par des pratiques de favoritisme dans l’attribution des terrains, des marchés de construction et des contrats de surveillance. Le coût cumulé se traduit par des équipements inutilisés et une capacité renouvelable qui ne parvient pas jusqu’aux consommateurs.
Les municipalités constituent un autre maillon fragile. Certaines accumulent des dettes auprès d’Eskom, perdent une partie des recettes de distribution ou ne parviennent pas à entretenir les réseaux locaux. Les branchements illégaux, les compteurs manipulés et les arrangements politiques autour du paiement de l’électricité réduisent les revenus disponibles pour investir.
Cette situation crée un cercle vicieux. Les usagers qui paient régulièrement financent indirectement les pertes du système, tandis que les quartiers mal desservis restent exposés aux coupures. Une réforme énergétique doit donc améliorer la gestion municipale, professionnaliser les conseils d’administration et publier les données sur les pertes techniques et commerciales. Le déploiement de compteurs intelligents peut aider, mais il ne remplacera pas une surveillance humaine indépendante.
Des réformes existent, mais leur crédibilité reste à prouver
Pretoria a annoncé plusieurs mesures pour sortir de la crise : restructuration d’Eskom, création d’une entité de transport indépendante, accélération des autorisations pour les producteurs privés et soutien aux énergies renouvelables. Ces décisions vont dans le sens d’une diversification du bouquet électrique, mais leur efficacité dépendra de la capacité de l’État à résister aux pressions politiques et aux intérêts privés.
La lutte contre la corruption doit dépasser les déclarations publiques. Les enquêtes doivent aboutir à des poursuites, les actifs mal acquis doivent être récupérés et les personnes reconnues coupables doivent être exclues durablement des marchés publics. Les lanceurs d’alerte, les journalistes et les responsables de contrôle doivent disposer d’une protection réelle, car les révélations sur les contrats douteux ont souvent précédé les réformes officielles.
La transparence doit également devenir opérationnelle. Les citoyens devraient pouvoir consulter les appels d’offres, les montants engagés, les délais de réalisation et l’identité des bénéficiaires effectifs. Des audits réguliers, conduits par des organismes indépendants, permettraient de repérer les dépassements avant qu’ils ne deviennent irréversibles. Les communautés locales pourraient participer au suivi des chantiers et signaler les équipements inexistants ou défectueux.
Une transition réussie ne se mesurera pas uniquement au nombre de mégawatts solaires installés. Elle devra produire une électricité fiable, accessible et moins polluante, tout en créant des emplois durables. Pour y parvenir, les investisseurs, les syndicats, les collectivités et les associations devront être associés à la surveillance des projets.
Des garde-fous indispensables pour accélérer la transition
- Publier intégralement les contrats énergétiques, leurs avenants et l’identité des bénéficiaires réels.
- Renforcer l’indépendance des autorités d’audit, de régulation et de passation des marchés.
- Protéger juridiquement les lanceurs d’alerte et financer les enquêtes sur la capture de l’État.
- Réserver une part vérifiable des investissements à la modernisation du réseau et au stockage.
- Associer les communautés minières au suivi des fonds consacrés à la transition juste.
- Professionnaliser la gouvernance des municipalités et publier leurs pertes électriques.
- Conditionner les aides publiques à des objectifs mesurables de transparence, d’emploi et de raccordement.
La crise sud-africaine rappelle qu’une politique énergétique ne repose pas seulement sur la technologie ou sur le volume des financements. Des panneaux solaires, des éoliennes et des batteries ne peuvent transformer durablement le pays si les contrats sont truqués, si les réseaux sont abandonnés et si les ressources destinées aux travailleurs disparaissent. La priorité consiste à reconstruire la confiance par des institutions contrôlables, des données accessibles et des sanctions certaines.
La sortie du charbon exigera du temps, mais le temps ne doit pas servir de justification à l’inaction. Chaque projet correctement audité, chaque ligne électrique achevée et chaque municipalité rendue responsable de ses comptes rapprochent l’Afrique du Sud d’un système plus stable. Le levier le plus concret reste donc une règle simple : rendre traçable chaque rand investi, du budget public jusqu’à l’électricité effectivement livrée.