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Au Ghana, l’orpaillage illégal empoisonne les rivières et les populations

Au Ghana, l’or est à la fois une richesse nationale, une source de revenus pour des milliers de familles et le moteur d’une activité clandestine qui ravage les écosystèmes. Dans plusieurs régions aurifères, les cours d’eau prennent une teinte brune, les berges sont éventrées par les excavatrices et les terres agricoles disparaissent sous les puits à ciel ouvert. Le phénomène, appelé galamsey dans le pays, dépasse désormais le simple problème de sécurité minière.

La pollution des rivières menace l’accès à l’eau potable, la pêche, l’agriculture et la santé publique. Elle révèle aussi les tensions d’une économie où la pauvreté, le chômage des jeunes, la demande mondiale de métal précieux et la faiblesse des contrôles se renforcent mutuellement. Face à cette crise, les autorités ghanéennes doivent protéger les ressources naturelles sans abandonner les communautés qui dépendent de l’exploitation artisanale de l’or.

Une richesse aurifère sous pression

Le Ghana figure parmi les principaux producteurs d’or du continent africain. L’exploitation industrielle, encadrée par des entreprises titulaires de concessions, coexiste avec une activité minière artisanale et à petite échelle. Cette dernière peut être légale lorsqu’elle respecte les procédures d’enregistrement, les normes de sécurité et les règles environnementales. Le galamsey désigne, lui, les opérations menées sans autorisation ou en dehors des limites prévues par la loi.

Dans les régions de l’Ouest, du Centre, de l’Est et d’Ashanti, les mineurs creusent parfois à proximité des villages, des plantations de cacao et des réserves forestières. Des groupes utilisent des détecteurs, des pompes, des pelleteuses et des unités de concassage qui accélèrent l’extraction, mais aggravent aussi la destruction des sols. La frontière entre petite exploitation familiale, réseau organisé et entreprise clandestine est souvent difficile à établir.

La hausse du cours de l’or rend cette activité particulièrement attractive. Un terrain peut être transformé en zone minière en quelques jours, avec la promesse de gains rapides pour les travailleurs, les propriétaires de machines, les intermédiaires et les négociants. Cette rentabilité immédiate masque pourtant des coûts collectifs qui retombent sur les collectivités et sur l’État.

Des rivières transformées en zones toxiques

L’exploitation illégale commence fréquemment par le déboisement et le retrait de la couche fertile du sol. Les mineurs utilisent ensuite de puissantes motopompes pour extraire des boues contenant des particules d’or. Ces rejets se déversent dans les affluents et augmentent fortement la turbidité de l’eau. Dans certaines zones, les habitants décrivent des rivières devenues impropres à la baignade, à la pêche et au traitement pour la consommation.

Le mercure constitue l’une des menaces les plus préoccupantes. Il sert à amalgamer les particules d’or, puis est souvent brûlé à l’air libre, sans équipement de protection. Une partie du métal se retrouve dans les sols et les sédiments avant d’entrer dans la chaîne alimentaire. Les poissons contaminés peuvent exposer les populations à des risques neurologiques, rénaux et développementaux, particulièrement pour les femmes enceintes et les enfants.

Le cyanure, utilisé dans certains procédés de récupération de l’or, représente un danger aigu lorsqu’il est manipulé ou stocké sans contrôle. Les déversements ne sont pas systématiques, mais leurs conséquences peuvent être graves pour les organismes aquatiques. Les hydrocarbures, les déchets miniers et l’érosion complètent ce tableau. Dans les bassins de la Pra, de l’Ankobra, de la Birim ou de l’Offin, la pollution fragilise ainsi des réseaux hydriques indispensables à des millions de personnes.

L’eau potable devient une question de santé publique

Lorsque les rivières sont chargées de boue, les stations de traitement doivent mobiliser davantage de produits chimiques, d’énergie et de main-d’œuvre. Les coûts de potabilisation augmentent, tandis que certaines installations atteignent leurs limites techniques. Dans les villages éloignés, les familles peuvent être contraintes de puiser directement dans des eaux contaminées ou de parcourir de longues distances pour trouver une source plus sûre.

La contamination ne se limite pas à l’eau de boisson. Les habitants utilisent les rivières pour laver le linge, cuisiner, se baigner, irriguer les cultures et pêcher. Les enfants jouent parfois près des fosses abandonnées, qui présentent également un risque de noyade ou d’effondrement. Les symptômes liés à l’exposition aux métaux lourds peuvent rester discrets pendant longtemps, ce qui rend la surveillance médicale indispensable.

Les conséquences sanitaires doivent toutefois être documentées avec précision. Toute maladie observée dans une zone minière ne peut pas être attribuée automatiquement au mercure ou au cyanure. Des analyses de l’eau, des sols, des poissons et du sang sont nécessaires pour mesurer les niveaux d’exposition. Le renforcement des laboratoires ghanéens et l’accès aux soins dans les districts miniers sont donc aussi importants que les opérations de police.

La crise de l’eau pèse également sur les budgets des ménages. Acheter de l’eau en bouteille ou payer un transport vers une source protégée représente une charge considérable pour des familles dont les revenus dépendent souvent de l’agriculture saisonnière. La dégradation de l’environnement devient ainsi un facteur supplémentaire de précarité.

Une économie clandestine ancrée dans les communautés

Il serait réducteur de présenter tous les mineurs comme des prédateurs de l’environnement. Beaucoup sont de jeunes Ghanéens qui ont quitté l’école sans trouver d’emploi stable, des agriculteurs confrontés à la baisse des revenus ou des travailleurs attirés par une rémunération quotidienne supérieure à celle de nombreuses activités rurales. Le problème tient aussi aux réseaux qui financent les opérations, contrôlent les équipements et organisent la vente du minerai.

La présence d’acteurs étrangers a régulièrement été dénoncée dans le débat public, notamment autour du financement et de la mécanisation de certaines exploitations. Toutefois, la responsabilité ne peut pas être reportée sur une seule nationalité. Des négociants locaux, des propriétaires fonciers, des responsables corrompus et des circuits internationaux de commercialisation peuvent participer à la chaîne de valeur. La traçabilité de l’or reste donc un enjeu central.

Dans les villages, les revenus du galamsey peuvent soutenir des commerces, payer des frais scolaires ou financer des dépenses médicales. Cette dépendance économique explique pourquoi les campagnes de fermeture provoquent parfois des résistances. Une intervention policière qui détruit des équipements sans offrir d’alternative risque de déplacer le problème vers une autre rivière plutôt que de le résoudre.

Les bouleversements sociaux sont également visibles dans les familles. La migration temporaire vers les zones minières modifie les relations, les responsabilités domestiques et la répartition des revenus. Dans ce contexte, les transformations des structures familiales et des modes de vie ruraux doivent être analysées avec la même attention que les données économiques, comme le montre le débat sur la polygamie en milieu urbain dans une autre partie de l’Afrique de l’Ouest.

Les réponses de l’État se heurtent à la corruption

Les gouvernements successifs ont lancé des opérations de répression, suspendu certaines licences, saisi des machines et créé des groupes de travail consacrés à la protection des cours d’eau. Des campagnes publiques ont aussi appelé les chefs traditionnels, les entreprises minières et les citoyens à défendre les réserves d’eau. Pourtant, les résultats restent irréguliers, car les sites clandestins réapparaissent après le départ des forces de sécurité.

La corruption est souvent citée comme un facteur déterminant. Des permis peuvent être délivrés dans des conditions contestables, des contrôles peuvent être évités et des équipements saisis peuvent revenir sur le terrain. La responsabilité ne concerne pas uniquement les agents publics : elle implique aussi les négociants, les financiers, les propriétaires de terres et les acheteurs qui ferment les yeux sur l’origine du minerai.

La gouvernance foncière complique encore la situation. Les chefs coutumiers jouent un rôle important dans l’accès aux terres, tandis que les administrations centrales délivrent les autorisations minières. Lorsque les compétences se chevauchent ou que les communautés ne disposent pas d’informations claires, les conflits se multiplient. Les décisions d’extraction doivent intégrer les droits des habitants, les zones agricoles, les bassins versants et les espaces protégés.

Une stratégie durable exige des inspections indépendantes, des sanctions réellement appliquées et la publication des informations sur les concessions. Elle doit également suivre l’or depuis le site d’extraction jusqu’au point de vente. Sans transparence dans cette chaîne, les interdictions nationales restent vulnérables à la demande des marchés internationaux.

Restaurer les terres et formaliser les petits exploitants

La lutte contre l’orpaillage clandestin ne peut pas se limiter à la confiscation des pelleteuses. Les zones dévastées doivent être remblayées, les sols stabilisés et les cours d’eau débarrassés des sédiments lorsque cela est techniquement possible. La restauration écologique doit être financée par les responsables de la pollution, mais aussi par un mécanisme public alimenté par le secteur aurifère légal.

La formalisation de l’exploitation artisanale peut réduire les pratiques les plus dangereuses. Elle suppose des procédures d’enregistrement accessibles, des titres sécurisés, des zones clairement définies et une assistance technique. Les mineurs doivent pouvoir apprendre des méthodes qui limitent ou remplacent le mercure, améliorent la sécurité des puits et réduisent les rejets dans les rivières.

Les alternatives économiques sont tout aussi nécessaires. L’agriculture, la transformation du cacao, l’agroforesterie, l’élevage, la restauration des forêts et les métiers liés aux énergies renouvelables peuvent offrir des revenus, à condition d’être accompagnés par des crédits, des formations et des débouchés commerciaux. Un jeune qui quitte le galamsey sans perspective financière risque de revenir rapidement vers les sites clandestins.

La participation locale doit être organisée, et non simplement invoquée. Des comités de bassin réunissant habitants, autorités, agriculteurs, pêcheurs, scientifiques et exploitants peuvent signaler les pollutions et suivre les travaux de restauration. La surveillance par images satellites, drones ou applications mobiles peut compléter les contrôles de terrain, sans remplacer la présence des institutions.

Une crise qui engage la responsabilité de tous

Les entreprises minières industrielles ont aussi un rôle à jouer. Elles doivent respecter leurs obligations environnementales, dialoguer avec les communautés et éviter de présenter l’exploitation illégale comme une menace extérieure sans examiner les tensions liées à l’accès aux terres et aux compensations. Les acheteurs d’or, les banques et les raffineries doivent renforcer leurs contrôles sur la provenance du métal.

Les médias ghanéens et africains peuvent contribuer à rendre visibles les effets du galamsey en donnant la parole aux riverains, aux médecins, aux scientifiques et aux travailleurs concernés. Les reportages sur les rivières polluées ne doivent pas se contenter d’images spectaculaires : ils doivent suivre les dépenses de dépollution, les décisions administratives et les engagements pris par les responsables.

Les citoyens ont besoin d’informations fiables sur les risques liés au mercure, aux poissons contaminés et aux puits abandonnés. Les écoles des zones minières peuvent intégrer des programmes sur la protection de l’eau et la sécurité des enfants. Les centres de santé doivent être formés à repérer les signes d’exposition et à orienter les patients vers des analyses adaptées.

La crise dépasse enfin les frontières du Ghana. L’or circule à travers des réseaux régionaux et mondiaux, tandis que les techniques, les capitaux et les équipements franchissent les limites nationales. Une coopération avec les pays voisins, les organisations de traçabilité et les partenaires commerciaux est nécessaire pour empêcher que la fermeture d’un site ne déplace simplement l’exploitation vers un autre bassin.

Des priorités pour protéger les rivières

La réponse publique gagnerait à s’appuyer sur des mesures concrètes, suivies par des indicateurs accessibles aux communautés :

Ces mesures ne produiront des résultats que si elles s’inscrivent dans la durée. Les annonces ponctuelles et les opérations médiatisées ne suffisent pas à rétablir la confiance lorsque les habitants voient les mêmes machines revenir quelques semaines plus tard. La protection des rivières doit devenir une politique publique suivie, dotée de budgets, de responsables identifiés et de résultats vérifiables.

Le Ghana dispose de compétences scientifiques, de traditions communautaires fortes et d’une expérience importante dans le secteur aurifère. Il peut donc agir sur plusieurs fronts : contrôler les concessions, protéger les populations exposées, restaurer les terres et rendre l’or artisanal plus transparent. L’urgence est d’empêcher que la richesse extraite du sous-sol ne se traduise par une pauvreté durable à la surface.

Chaque rivière sauvée protège simultanément une source d’eau, une activité agricole, une biodiversité et une communauté. La mesure la plus concrète consiste à contrôler régulièrement la qualité de l’eau à proximité des sites miniers, à publier les résultats et à intervenir immédiatement dès qu’un seuil dangereux est détecté.