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Éthiopie : au Tigré, la faim persiste après le cessez-le-feu

Dix mois après l’accord de cessation des hostilités signé à Pretoria, le Tigré reste plongé dans une crise humanitaire d’une ampleur exceptionnelle. La fin des combats a réduit les affrontements ouverts, mais elle n’a pas fait disparaître les conséquences de deux années de guerre : déplacements massifs, récoltes perdues, infrastructures détruites et accès limité aux soins.

Dans les villages comme dans les camps de déplacés, la reprise de l’aide alimentaire demeure trop lente et irrégulière. Les familles épuisent leurs dernières réserves, vendent leurs biens ou dépendent de proches déjà fragilisés. Pour les enfants, les femmes enceintes et les personnes âgées, la malnutrition devient un risque quotidien.

La situation s’inscrit dans une crise régionale marquée par les conflits, les aléas climatiques et la hausse des prix. Le suivi de l’actualité africaine permet de mesurer les effets de ces crises au-delà des frontières éthiopiennes, alors que les appels humanitaires se multiplient.

Une guerre officiellement terminée, une crise toujours active

L’accord de Pretoria, conclu en novembre 2022 entre le gouvernement fédéral éthiopien et les autorités tigréennes, a ouvert une voie vers la paix. Il a permis une baisse spectaculaire des combats et prévu le désarmement des forces tigréennes. Toutefois, la mise en œuvre du texte demeure incomplète, notamment sur le retrait de toutes les forces étrangères et la résolution du statut des territoires disputés.

Dans plusieurs zones, des familles déplacées ne peuvent toujours pas rentrer chez elles. Certaines localités restent occupées par des forces armées ou sont privées de services essentiels. Les routes endommagées, les ponts détruits et l’insécurité persistante compliquent l’acheminement des secours, même lorsque des ressources sont disponibles.

Le cessez-le-feu a donc mis fin à une phase militaire intense sans réparer les conditions de vie. La paix politique ne produit pas automatiquement des récoltes, des salaires, des médicaments ou des logements. Pour les Tigréens, la période post-conflit ressemble davantage à une transition fragile qu’à un retour à la normalité.

Des récoltes anéanties et des marchés désorganisés

Le conflit a profondément désorganisé l’agriculture, principale source de revenus pour une grande partie de la population du Tigré. Les agriculteurs ont perdu plusieurs saisons de culture, faute de sécurité, de semences, d’outils ou de bétail. Dans certaines zones, les champs ont été abandonnés et les réserves de céréales pillées ou détruites.

La reprise agricole exige des pluies favorables, mais aussi un accès aux terres et une aide matérielle durable. Distribuer quelques sacs de semences ne suffit pas lorsque les familles n’ont plus de charrues, d’animaux de trait ou de main-d’œuvre. Les personnes déplacées doivent souvent choisir entre retourner dans une zone incertaine et rester dépendantes d’une assistance qui s’amenuise.

La hausse des prix aggrave cette vulnérabilité. Le coût des céréales, de l’huile, du carburant et des transports réduit le pouvoir d’achat des ménages. Les marchés fonctionnent parfois, mais les produits y sont trop chers pour les familles privées de revenus. Cette combinaison entre faible production, inflation et chômage accélère l’insécurité alimentaire.

La malnutrition révèle l’ampleur du drame

Le mot famine ne doit pas être employé à la légère. Dans les systèmes de classification humanitaire, une famine correspond à des seuils précis de mortalité, de malnutrition aiguë et de privation alimentaire. Cependant, l’absence de déclaration officielle ne signifie pas que la population ne souffre pas d’une faim extrême.

Les centres de santé du Tigré signalent depuis plusieurs mois une augmentation des enfants souffrant de malnutrition aiguë. Les femmes enceintes et allaitantes figurent parmi les groupes les plus exposés. Lorsque les établissements manquent de lait thérapeutique, de médicaments ou de personnel, des cas qui pourraient être pris en charge deviennent rapidement mortels.

Le danger est aussi sanitaire. La faim affaiblit les défenses immunitaires et rend les populations plus vulnérables aux infections. Dans les camps de déplacés, l’accès irrégulier à l’eau potable, l’assainissement insuffisant et la promiscuité favorisent les épidémies. La crise alimentaire ne peut donc pas être séparée de l’effondrement du système de santé.

Facteur Conséquence pour les populations Réponse nécessaire
Récoltes perdues Baisse des réserves et des revenus ruraux Semences, outils, bétail et sécurité des terres
Déplacements prolongés Dépendance à l’aide et perte des moyens de subsistance Retour volontaire, logement et soutien financier
Routes et infrastructures détruites Difficulté à atteindre les villages isolés Réhabilitation des axes et accès humanitaire garanti
Inflation et chômage Incapacité à acheter les denrées disponibles Soutien aux revenus et stabilisation des marchés
Services de santé affaiblis Hausse de la malnutrition et des décès évitables Médicaments, personnel et prise en charge nutritionnelle

L’aide humanitaire face aux obstacles du terrain

L’accès humanitaire s’est amélioré après le cessez-le-feu, mais il reste loin des besoins. Les organisations doivent atteindre des zones rurales vastes, parfois isolées par les pluies ou par la destruction des routes. Dans les secteurs où la présence militaire demeure contestée, les déplacements des équipes humanitaires peuvent également être soumis à des autorisations complexes.

Le financement constitue une autre difficulté. Les donateurs sont sollicités par les crises en Ukraine, au Soudan, dans la Corne de l’Afrique et ailleurs. Le Tigré risque alors de devenir une urgence oubliée, alors que les besoins y restent considérables. Les annonces de soutien doivent se transformer en fonds disponibles, en convois et en programmes réguliers.

La distribution doit aussi être surveillée avec rigueur. Après les révélations sur le détournement d’une partie de l’aide alimentaire en Éthiopie, plusieurs opérations ont été suspendues ou réorganisées. La transparence est indispensable, mais les mécanismes de contrôle ne doivent pas provoquer une interruption prolongée des secours destinés aux familles les plus vulnérables.

Les déplacés au centre d’une paix inachevée

Le retour des personnes déplacées représente l’un des principaux tests de l’accord de Pretoria. Beaucoup ne savent pas si leurs maisons existent encore, si leurs terres sont accessibles ou si leur sécurité sera garantie. Certaines familles ont perdu leurs papiers, leurs biens et leurs réseaux de soutien, ce qui rend le retour particulièrement difficile.

Un retour précipité pourrait exposer les populations à de nouvelles violences. Les autorités doivent clarifier le contrôle des territoires, organiser le déminage, restaurer l’administration locale et garantir la protection des civils. La restitution des logements et des terres devra aussi prendre en compte les litiges apparus pendant la guerre.

Les femmes et les enfants portent une part spécifique du traumatisme. Les violences sexuelles rapportées durant le conflit, les séparations familiales et la disparition de proches nécessitent des services de soutien psychologique et juridique. Une paix durable ne peut pas se limiter au silence des armes : elle doit reconnaître les victimes et leur permettre de reconstruire leur vie avec dignité.

La responsabilité des autorités et de la communauté internationale

Le gouvernement éthiopien demeure responsable de garantir l’accès aux secours, de rétablir les services publics et de protéger les civils. Les autorités tigréennes doivent également contribuer à la sécurisation des corridors humanitaires et à la coopération avec les agences présentes sur le terrain. La reconstruction ne peut progresser sans coordination entre Addis-Abeba, Mekele et les administrations locales.

La communauté internationale doit soutenir le processus de paix tout en maintenant la pression sur les parties responsables d’exactions. Les enquêtes indépendantes, la documentation des crimes et l’accès des observateurs aux zones touchées sont nécessaires pour lutter contre l’impunité. Sans justice, les tensions foncières et identitaires risquent de nourrir de nouveaux affrontements.

La question des ressources mérite aussi une attention particulière. La reconstruction exigera des financements considérables et une gestion contrôlée des fonds publics. Les débats africains sur la gouvernance des revenus extractifs, comme le montre l’analyse consacrée à la transparence minière au Sénégal, rappellent qu’un cadre clair peut renforcer la confiance entre citoyens, État et investisseurs. Au Tigré, cette exigence devra s’appliquer aux budgets de reconstruction et aux programmes d’aide.

Les priorités pour éviter une catastrophe prolongée

Une réponse efficace doit combiner urgence alimentaire, relance économique et règlement politique. Les distributions ponctuelles peuvent sauver des vies, mais elles ne remplaceront pas la restauration des moyens de subsistance. Les agriculteurs ont besoin d’un calendrier fiable, de crédits accessibles et d’un environnement sécurisé pour recommencer à produire.

Les mesures les plus urgentes sont les suivantes :

La prévention d’une nouvelle famine dépendra aussi de la qualité de l’information. Les restrictions d’accès, les coupures de communication et la rareté des données peuvent retarder l’alerte. Les journalistes locaux, les agents de santé, les associations communautaires et les organisations internationales doivent pouvoir documenter la situation sans intimidation.

Dix mois après l’arrêt des combats, le Tigré se trouve à un moment décisif. Une mobilisation rapide peut encore empêcher que la faim ne se transforme en catastrophe de grande ampleur. À l’inverse, l’inaction prolongerait les souffrances et fragiliserait une paix déjà précaire. Suivez les reportages et les analyses d’Africa Sunu pour rester informé et faire connaître la réalité vécue par les populations tigréennes.