Cameroun : les régions anglophones face à l’urgence sanitaire
Dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest du Cameroun, la crise sécuritaire a transformé l’accès aux soins en parcours d’obstacles. Depuis 2016, les affrontements entre les forces gouvernementales et les groupes séparatistes ont provoqué des déplacements massifs, fermé des établissements et fragilisé les services publics. Les habitants doivent souvent choisir entre rester dans une zone dangereuse ou parcourir de longues distances pour consulter un professionnel de santé.
Cette situation touche particulièrement les femmes enceintes, les enfants, les personnes âgées et les patients atteints de maladies chroniques. Les soins prénatals, la vaccination, la prise en charge du paludisme et le suivi du VIH sont perturbés par l’insécurité, l’absence de personnel et la rupture des approvisionnements. Dans plusieurs localités, une simple fièvre peut devenir une urgence faute de diagnostic rapide.
Le problème dépasse la seule question des infrastructures. Il concerne aussi la confiance, la mobilité, le financement de la santé et la protection des soignants. Alors que les acteurs humanitaires tentent de maintenir des services essentiels, la population reste exposée à un système sanitaire qui fonctionne de manière intermittente.
Des établissements difficiles d’accès
Les centres de santé des régions anglophones ne sont pas tous détruits, mais beaucoup ne peuvent plus fonctionner normalement. Certains ont été pillés, endommagés ou abandonnés par leur personnel. D’autres ouvrent seulement quelques jours par semaine, selon la présence des agents et l’évolution des risques sur les routes.
Pour les habitants des zones rurales, la distance constitue un obstacle majeur. Les barrages, les affrontements et les restrictions de circulation rallongent les trajets vers les hôpitaux de Bamenda, Buéa, Kumba ou Mamfe. Le transport coûte cher, les ambulances sont rares et les familles ne disposent pas toujours des moyens nécessaires pour payer un déplacement urgent.
Les structures encore opérationnelles doivent aussi accueillir des patients déplacés venus de villages voisins. Cette pression supplémentaire entraîne des files d’attente, une consommation rapide des médicaments et une surcharge des services de maternité. Les hôpitaux urbains, déjà limités en équipements, deviennent le dernier recours pour des communautés entières.
Le personnel médical travaille sous pression
La crise a provoqué le départ de nombreux médecins, infirmiers, sages-femmes et agents communautaires. Certains ont quitté les zones affectées pour protéger leurs familles, tandis que d’autres ont été mutés vers des centres plus sûrs. Le manque de personnel réduit les horaires d’ouverture et limite la capacité à assurer des gardes de nuit.
Les soignants restés sur place font face à une double contrainte : répondre aux besoins médicaux et gérer leur propre sécurité. Dans certaines localités, ils travaillent sans protection suffisante, avec des salaires irréguliers ou des moyens limités. Cette précarité favorise l’épuisement professionnel et rend difficile la fidélisation des équipes.
Les agents communautaires jouent un rôle essentiel. Ils orientent les malades, diffusent des informations sur la vaccination, identifient les grossesses à risque et assurent parfois le suivi de traitements. Pourtant, leurs déplacements peuvent être restreints par les tensions locales. Lorsque ces relais disparaissent, les familles se tournent davantage vers l’automédication ou les traitements traditionnels, avec des risques de complications.
Les soins essentiels se retrouvent interrompus
La santé maternelle et infantile figure parmi les secteurs les plus vulnérables. Une femme enceinte qui ne peut pas effectuer ses consultations risque de découvrir trop tard une hypertension, une anémie ou une complication obstétricale. En cas d’accouchement difficile, l’absence de bloc opératoire ou de transport médicalisé peut avoir des conséquences dramatiques.
La vaccination des enfants est également perturbée par les déplacements de population et la fermeture temporaire des centres. Les campagnes doivent parfois être reportées ou organisées dans des conditions précaires. Chaque interruption augmente le risque de voir réapparaître des maladies évitables, surtout dans les communautés où l’accès à l’eau potable et à l’assainissement demeure limité.
Les patients souffrant de diabète, d’hypertension, d’épilepsie ou de troubles psychiatriques subissent une autre forme d’abandon. Leurs traitements nécessitent une continuité qui n’est plus garantie. Les ruptures de stock, les consultations annulées et la hausse des prix obligent certaines familles à réduire les doses ou à interrompre complètement les médicaments.
| Domaine de santé | Principales perturbations | Conséquences pour les populations |
|---|---|---|
| Maternité | Consultations irrégulières, évacuations difficiles | Accouchements à risque et retards de prise en charge |
| Santé infantile | Vaccination interrompue, malnutrition non dépistée | Hausse de la vulnérabilité des enfants |
| Maladies chroniques | Ruptures de médicaments et suivi limité | Aggravation des pathologies |
| Santé mentale | Peu de spécialistes et accès irrégulier | Stress post-traumatique, anxiété et isolement |
| Urgences | Routes dangereuses, manque d’ambulances | Retards pouvant compromettre le pronostic vital |
Les déplacés portent une crise supplémentaire
Les affrontements ont contraint de nombreuses familles à quitter leur domicile. Certaines se réfugient dans des villages voisins, d’autres rejoignent des centres urbains ou traversent la frontière vers le Nigeria. Ces déplacements rendent le suivi médical particulièrement difficile : les dossiers sont perdus, les traitements ne sont pas renouvelés et les patients changent constamment de structure.
Dans les communautés d’accueil, les ressources sont déjà limitées. Les centres de santé doivent prendre en charge une population plus importante sans recevoir toujours les financements correspondants. Les abris surpeuplés augmentent les risques d’infections respiratoires, de maladies hydriques et de violences faites aux femmes et aux enfants.
La santé mentale reste largement sous-estimée. Les habitants ont vécu des violences, des deuils, des séparations familiales et la destruction de leurs moyens de subsistance. Pourtant, les psychologues et les psychiatres sont très peu nombreux dans les zones touchées. Le soutien psychosocial est souvent assuré par des associations ou des agents formés rapidement, sans pouvoir répondre à l’ampleur des besoins.
Une réponse humanitaire indispensable mais fragile
Les organisations humanitaires, les associations locales et les communautés religieuses maintiennent plusieurs services essentiels. Elles distribuent des médicaments, soutiennent les maternités, organisent des consultations mobiles et forment des relais communautaires. Leur présence évite parfois l’effondrement complet des soins dans les localités isolées.
Cette aide reste toutefois dépendante des financements internationaux et de l’accès aux territoires. Les partenaires doivent négocier leurs déplacements, évaluer les risques et adapter leurs programmes à une situation qui change rapidement. Les retards de financement peuvent interrompre les activités au moment où les besoins augmentent.
La question de la transparence est centrale pour garantir que les ressources atteignent effectivement les structures et les patients. Dans d’autres secteurs africains, le débat sur la gestion des revenus publics montre l’importance de mécanismes de contrôle accessibles, comme l’illustre le nouveau code minier sénégalais. Pour la santé camerounaise, les bailleurs et les autorités doivent publier les montants engagés, les bénéficiaires et les résultats obtenus.
Une réponse durable ne peut pas reposer uniquement sur des projets temporaires. Elle doit inclure la reconstruction des centres, la sécurisation des axes sanitaires, la régularité des salaires et la formation de nouveaux professionnels. Elle doit aussi associer les responsables locaux afin que les programmes correspondent aux réalités de chaque communauté.
La technologie peut rapprocher les soins
La télémédecine offre une piste intéressante pour les zones où les spécialistes sont absents. Une infirmière pourrait transmettre les données d’un patient à un médecin installé à Bamenda, Buéa ou Yaoundé. Des consultations à distance peuvent aider à interpréter une radiographie, ajuster un traitement ou décider d’une évacuation.
Cette solution reste limitée par la couverture réseau, le prix des smartphones et les coupures d’électricité. Elle ne remplace pas une maternité équipée, un laboratoire fonctionnel ou une ambulance. La priorité doit donc être donnée aux outils simples : dossiers médicaux sécurisés, alertes de stock, cartographie des centres ouverts et lignes d’assistance accessibles sur téléphone basique.
L’espace numérique doit aussi être utilisé pour diffuser des informations sanitaires fiables. Les habitants consultent les réseaux sociaux et divers contenus en ligne, y compris des plateformes de divertissement comme le blackjack à plusieurs mains. Les autorités sanitaires et les médias peuvent s’appuyer sur cette même circulation numérique pour rappeler les signes d’urgence, les lieux de vaccination et les précautions contre les fausses informations.
Des priorités pour reconstruire la confiance
La réhabilitation du système de santé devra commencer par les services de proximité. Un grand hôpital régional ne suffit pas si les dispensaires ruraux restent fermés. Les centres communautaires doivent disposer de médicaments essentiels, de personnel régulier, d’un moyen de communication et d’un mécanisme clair pour orienter les cas graves.
La sécurité des patients et des soignants doit être considérée comme une condition de base. Les établissements de santé doivent rester des espaces protégés, sans intimidation ni appropriation par les parties au conflit. Les autorités, les groupes armés et les médiateurs locaux ont la responsabilité de préserver les couloirs humanitaires et la neutralité des structures médicales.
Quelques mesures peuvent contribuer à rétablir progressivement les services :
- financer en priorité les centres de santé situés dans les zones rurales et les lieux d’accueil des déplacés ;
- garantir le paiement régulier et la protection des agents médicaux ;
- reconstituer les stocks de vaccins, d’antipaludiques, d’antibiotiques et de médicaments contre les maladies chroniques ;
- développer des équipes mobiles pour la maternité, la vaccination et la santé mentale ;
- publier les financements reçus, les dépenses réalisées et les résultats de chaque programme.
La reconstruction devra enfin intégrer la parole des patients. Les femmes, les jeunes, les personnes déplacées et les associations de village connaissent les obstacles quotidiens mieux que les statistiques. Les inclure dans la planification permettrait de restaurer la confiance et d’éviter des solutions conçues loin du terrain.
Le système de santé des régions anglophones ne pourra pas retrouver sa capacité sans amélioration de la sécurité et sans engagement politique durable. Chaque centre rouvert, chaque sage-femme maintenue en poste et chaque enfant vacciné représente une avancée concrète. Pour suivre les réalités du Cameroun, donner de la visibilité aux initiatives locales et soutenir une information centrée sur les populations, consultez Africa Sunu et partagez ses reportages autour de vous.